Un Quatorze Juillet
Loin les défilés militaires, hommes en armes au pas cadencé par la musique cuivrée de la fanfare. Loin les avions survolant les Champs Elysés, laissant échapper dans leur sillage une fumée tricolore . Loin la foule compacte agglutinée contre les barrières de sécurité pour admirer qui l'X ouvrant traditionnellement le bal, qui la Légion étrangère à son rythme lent si particulier lui conférant le droit de clôre le défilé. Loin les bals des pompiers, petits bals populaires avec ses flonflons et ses bières aux buvettes encombrées. Loin aussi les feux d'artifices, explosions de lumières sur la Tour Eiffel haute couturée pour l'occasion. La grande dame ne se contente plus de scintiller cinq minutes, il lui faut être mise en valeur comme au Bal des Débutantes, qu'elle soit belle comme jamais, comme toujours.
Rien de tout ça ici.
Mais qu'est ce qu'un quatorze juillet ici ? Nous sommes en période de vacances scolaires. Les instituteurs sont en vacances. Hormis Olivier et moi, il n'y a pas un métro dans le village. Pas de mairie, pas de gendarmerie, ils sont basés à Camopi à 8 heures de pirogue d'ici. Raymond, l'élu local est un adjoint au maire de Camopi. Quand des officiels, préfet, conseil régional ou autre, passent à Trois Sauts, le plus souvent en hélicoptère, il les accueille, leur fait visiter le village, et ils s'en repartent au bout d'une poignée d'heures la bouche pleine de promesses dont les aboutissements ne sont pas visibles de prime abord. Mais on continue à croire. À croire aux panneaux solaires, à l’énergie hydroélectrique, au téléphone qui coupe de l'isolement.
Alors, qu'est ce qui reste ? Pour les amérindiens de Trois Sauts, l'Histoire de France reste quelque chose de très théorique. Le temps est une notion très relative, qui s'écoule avec les actes de la vie courante. Pour eux, un jour est un jour, rythmé par le lever et le coucher du soleil. Un férié n'a rien de particulier quand tu n'es pas assujetti à un horaire de travail. Quand au symbole !
Reste moi. Longtemps j'ai considéré les fêtes nationales comme une occasion de ne pas avoir cours, puis de ne pas travailler, et j'ai fini par les voir comme des gardes en plus aux urgences, à se partager avec mes collègues à peu prêt harmonieusement avec Noël et le jour de l'an. C'est le fait de partir qui change les choses. A croire que c'est vrai : « On sait mieux qui l'on est quand on sait d'où l'on vient ». Décroché de mes repères parisiens, je suis devenu plus sensible à ce genre de manifestations. C'est toujours très bizarre de vivre un 14 juillet aux antipodes de la France. En groupe plus restreint, on vit les choses plus de l'intérieur. Des légionnaires défilant dans les rues de Mamoudzou à tout au plus quelques gendarmes au garde à vous devant le drapeau à Lifou, l'ambiance est plus "intime". Lifou justement où, pour ne pas heurter la population kanak, le drapeau est retiré après la cérémonie. Bien sur, une des cérémonies les plus émouvantes que j'ai vécu s'est déroulée à Kerguelen. Proche du départ de la majorité de la mission en Septembre, elle est la dernière que nous vivons ensemble. Les militaires en civil le reste de l'année sortent pour l'occasion leur uniforme d'apparat, font briller les décorations, exposent leurs galons. Qu'ils ont fière allure dans leur costume emmené pour ces occasions et qui passe le reste de l'année dans leur cantine et attend son heure, patient. Là, les trois corps d'arme sont représentés, la Marine dont la cravate noire rappelle le deuil de Trafalgar, cotoie l'armée de l'Air, spécialisée ici dans les transmissions. Les décorations multicolores étalées sur le torse des représentants de l'armée de Terre nous font prendre conscience des différents conflits plus ou moins connus du grand public auquels ils ont participé sur le globe. Ce n'est plus juste un pays ou une ville citée dans le journal, ça prends l'ampleur du concret, du vécu, du réel.
Tous au garde à vous, dans cette île qui est la plus australe des terres françaises comme nous le rappelle alors le chef de district dans son discours, ils rendent les honneurs au drapeau. Pas d'arme à Kerguelen et c'est très bien. Pour cette fois, la dernière, la grosse dizaine de volontaires à l'aide technique, nos jeunes VAT agés de 21 à 29 ans, se sont joints à la cérémonie. Eux aussi ont revêtu leur « uniforme » , en tout cas ce qu'ils considèrent comme tel et qu'ils ont tous en commun dans le paquetage que leur a fourni les TAAF à leur arrivée : leur pantalon de manip' en plastique bleu, la même polaire et le bonnet en laine bleu des TAAF. Aucune moquerie dans leur démarche, la sincère envie de participer, de soutenir leurs amis militaires, au nom de l'esprit de camaraderie, de ceux qui ont partagé un hivernage.
Je n'avais jamais cotoyé de militaires avant Kerguelen et vivre avec eux a fait tombé énormément de mes à priori. Je ne suis ni pro ni antimilitariste. C'est un peu comme les antibiotiques. On me dit régulièrement « les antibiotiques, moi j'y crois pas !!! » Ah bon ? C'est une religion ? Non. Il n'y a pas à y croire ou pas. On en a besoin dans certains cas, il y a des raisons à ça, et ça marche. Dans d'autres cas, ils sont inutiles et on les garde en réserve pour le cas où ça dégénère. C'est tout. Un militaire en temps de paix, on trouve ça toujours inutile. En temps de paix !
Plus je voyage, plus je vois les conditions de vie ailleurs, plus je mesure la chance que j'ai d'être né en France, celle que j'ai eu de pouvoir faire mes études. Alors non, je ne crache pas sur le drapeau, et je réalise avec le recul le symbole d'une cérémonie comme le Quatorze Juillet. Mais il n'y a parfois qu'un pas entre la fierté et le chauvinisme mal placé. La ferveur de 1998 au lendemain de la coupe du monde de foot en reste pour moi un bon exemple, avec ces deux sentiments se cotoyant dans la rue à l'extrème. Le pire et le meilleur. La limite est parfois ténue il il faut s'évertuer à ne pas basculer du côté obscur, raciste et imbécile
Quelle déception donc pour moi en ce jour du quatorze juillet à Trois Sauts de constater que rien ne se passe. Sur la place centrale, tout du moins l'endroit verdoyant où est planté dans le sol le mât au sommet duquel sont étendues les couleurs, rien.
Le dispensaire est à côté, alors je guette. Je sais que des membres du conseil régional sont montés. Pour l'occasion ? Je n'en sais rien. Je regarde de temps en temps. Mais non, définitivement rien. Ils sont en fait venu se montrer pour des histoires d'élection invalidé, ils sont venus gratter des voix. Le problème peut effectivement se présenter quand vous gagnez avec une cinquantaine de voix d'avances, et qu'une cinquantaine de personnes ont signé d'une croix! Au passage, ils regarderont leurs installations sportives ( un filet de volley et deux buts de foot sans filet plantés dans le sol brut) . Quelques projets se dessinent : un terrain de basket? Mais oui, pourquoi pas! En tout cas, pour la fête, ce n'est pas de ce côté qu'il faut chercher.
Par contre, un peu partout le long du fleuve des cachiri s'organisent sous les carbets. Les hommes sont assis sur les poutrelles de bois posées sur des billots tout autour du carbet, en rectangle. Ils sont en kalimbé, la tenue traditionnelle. Les jeunes sont occidentalisés, américanisés et habillés façon « gangsta rap », tee shirt arrivant au genou, short ultra baggy et casquette visée sur le crâne légèrement déportée sur le côté. C'est assez drôle de constater que certains portent à leur pied des sandales araignées en plastique. Dur le gangsta !Les groupes éléctrogènes se mettent en marche et fournissent le son. Paradoxal à l'extrème, ici au milieu de nulle part, c'est de la bregua techno, musique brésilienne débitée au kilo( beat) qui déchire le silence de la forêt. Vous êtes venu pour communier avec la nature et écouter les petits oiseaux, passez votre chemin ! Du moins tant qu'il restera de l'essence pour alimenter les groupes éléctrogènes. J'interroge mon voisin.
-Mais quand vous n'avez pas d'essence, vous chantez parfois des chants traditionnels?
-Non, me répond il laconique.
Les femmes en camisa font circuler la calebasse pleine de cachiri d'homme en homme. Pas de mélange des genres, et les femmes sont séparées des hommes par une limite virtuelle, de l'autre côté du carbet. Pour l'occasion, Olivier et moi avons revêtu notre kalimbé, retaillé plus court pour mieux collé à l'esthétique local. Nous approchons du groupe et attendons qu'on nous invite à nous asseoir. C'est fait. Une femme s'approche de moi. Dans une main la calebasse pleine de cachiri, autour d'elle un porte bébé en tissu maintient son enfant contre elle, elle danse en marchant sur le sol de terre nu. « Allez David, il faut tout boire ! » Pour ce soir j'ai de la chance, le cachiri n'est pas trop mauvais. Peu fermenté aussi. Tant mieux. Comme je me laisse pousser la barbe depuis mon arrivée, à chaque gorgée, j'en mets autant dans ma barbe que dans la bouche. Je ne sais toujours pas combien titre cette boisson. Je pense qu'elle tourne à 1 ou 2% d'alcool. De toute façon, je me contente de quelques gorgées et je cède. Elle ne lâche pas la calebasse et la passe à mon voisin. Elle fera ça toute la soirée. Quand la calebasse est vide, elle retourne la remplir dans une des six immenses bassines remplies que les femmes ont préparé les jours précédents et reprend sa distribution là où elle l'avait interrompu. Au milieu, des jeunes dansent. Un groupe d'adolescentes a sorti les petites sandales, les robes. Même ici au milieu de rien, les codes universels de la séduction ont cours. Comme en boite, les filles dansent entre copines l'air de rien. Les garçons tournent autour avec leur regard sérieux pseudo méchant, l'air de rien. Aujourd'hui, nous avons eu pas mal de passage au centre pour demander des préservatifs. Tant mieux. Les grossesses sont très précoces à Trois Sauts.
Nous discutons avec nos voisins. Nous nous fondons dans l'ambiance, à défaut de nous fondre dans le décor. Il n'y a pas que du cachiri qui circule. Une partie du village descendu à Saint Georges pour toucher l'argent des allocations et des aides sociales diverses, est remontée avec de la bière et du rhum. J'ai déjà pu constater les ravages de l'alcool dans la population à Saint Georges. On m'avait prévenu. Chaque début de mois, c'est l'arrivée massive des amérindiens dans la ville pour venir « à la paye ». Les jours qui suivent, c'est une débauche d'alcoolisation aigue avant le retour en commune. Et ensuite ? Ensuite, il se passe ce que j'ai sous les yeux. Une fois rentré, l'alcoolisation continue jusqu'à ce que les stocks soient écoulés. Dix jours depuis mon arrivée, et je n'avais encore vu aucune cuite. Les pirogues sont arrivées deux jours avant le quatorze. Et l'alcool fait ses ravages.
J'aimerais dire que c'est exceptionnel, pour les fêtes. Non ! Ça ne l'est pas !
Après un long moment au carbet cachiri à côté du dispensaire, nous décidons de « changer de crèmerie » et de tenter notre chance plus loin, à Lipo Lipo, en fait à cinq minutes à pied. Nous y trouvons un cachiri plus calme avec une petite dizaine de personnes dont la moitié sont des enfants de 3 à 5 ans. Devant eux, non, je ne rêve pas ? Un écran plat avec un lecteur DVD. C'est une séance cinéma ! Et quelle séance ! John Rambo en brésilien. La langue gêne peu vu l’intérêt des dialogues, et le sang qui gicle et les bouts de chairs qui s'éparpillent ne nécessitent pas de traduction. Déjà, je m'étais interrogé sur les dessins que les enfants viennent faire devant le dispensaire certains après midi. Des indiens avec des arcs et des flèches dans la forêt étaient assez peu surprenant de la part d'enfants de six à dix ans, mais j'avais tout de même du mal à comprendre d'où sortaient ces hélicoptères de combat dont la ressemblance avec les Huey de la guerre du Vietnam faisait évoquer une scène d'Apocalypse Now. Les seuls hélicoptères qu'on voit dans le coin sont des Dauphins du SAMU ou éventuellement des PUMA de l'armée, mais certainement pas ces hélico là, et ça n'expliquait pas qu'ils mitraillent les indiens sur le dessin... Pourtant, ce soir, c'est séance « en famille ». Le cachiri ici est par contre imbuvable. Nous restons une petite demi heure, pour la forme et décidons de repartir. Au passage, nous en profitons pour inciter fortement deux patients à revenir le lendemain au dispensaire prendre leur traitement. Je suis toujours très content quand je vois une personne que je traite pour infection pulmonaire avec une clope au bec, surtout quand elle ne vient plus chercher son traitement.
Sur le trajet du retour, c'est un groupe de jeunes qui nous propose le cachiri. La discussion est interessante. Nous les écoutons. La perte de repère de la jeunesse locale qui s'inscrit entre tradition et modernité est palpable. Le risque de glissement est évident. L'écart générationnel avec leurs parents est fort. Quel avenir pour eux ? Je n'ai pas de réponse. Mon séjour d'un mois me permet à peine de commencer à appréhender leur mode de vie avec ses contradictions qui se font jour au fur et à mesure. Je ne suis pas là pour juger. Je ne le peux pas. Je ne le veux pas. Je n'en ai pas les compétences. Tout au plus, je constate, j'apprends et j'essaie de rester ouvert.
Je suis épuisé. Je rentre. Quelle heure est il ? 20H30 ! Seulement ?
Ce soir pas de feu d'artifices, mais des cachiris partout, avec ou sans musique. J'aurais fait mon quatorze juillet, sans aucun doute original.
...
Deux jours ont passé. Les cachiris s'enchainent, l'alcool coule largement, la musique, toujours la même résonne du matin au soir. Moi je reste tranquillement au dispensaire ou dans le logement attenant.
J'attends lundi pour voir.
Le rhum et l'essence ne sont pas éternels...
Trois vues de la rivière le long du village de Trois Sauts