Le ventre de la Terre
La Réunion. Un petit confetti dans l'Océan Indien au large de Madagascar, mais surtout ma première expérience professionnelle outre mer. A force de remplacer en région parisienne des médecins qui partaient au soleil, j'en suis très vite arrivé à la conclusion que les médecins de la Réunion souhaitaient partir en vacances en métropole ou ailleurs. Eux aussi à n'en pas douter avaient besoin de remplaçants. Je ne me suis tellement pas trompé que les 3 années qui ont suivi j'ai quasi exclusivement travaillé entre la Réunion et Mayotte, ce qui m'a permis de faire le terreau de ce qui a determiné mes choix professionnels ultérieurs et ce jusqu'à aujourd'hui.
Ainsi me voilà rendu sur l'île Bourbon, dans un charmant cabinet sur la côte Est, en plein coeur des champs de canne à sucre. Pour un dépaysement, je ne pouvait pas espérer mieux. La Réunion cumulait plusieurs attraits extra professionnels dont les trois que je retiens sont, dans le désordre:
la plongée. J'étais encore un jeune plongeur peu expérimenté, mais tant qu'à faire, il m'a paru toujours plus sympa de plonger en eau tropicale qu'en Bretagne avec une visibilité limitée à la distance de mon bras tendu ( les bons jours) et une température proche de celle de mon frigo.
La nourriture. Jamais je ne me suis régalé autant que sur cette île. Le brassage culturel intense et l'harmonie qui règne sur le caillou permettent la naissance de carry délicieux. Les fruits tropicaux locaux sont parmi les meilleurs que j'ai pu gouter. Quiconque a eu le plaisir de déguster un ananas victoria sucré trempé dans du piment ou une juteuse mangue josé me comprendra. Et je vous épargnerais la description du litchee cueilli à même la branche, à portée de main du hamac.
Le volcan.
Bien sur, on ne vantera jamais assez les randonnées multiples au coeur des cirques de la Réunion. Mais je ne suis pas un randonneur. Je ne suis pas un marcheur. Ce qui m'attire, c'est le volcan. Alors je persiste et signe : c'est au Piton de la Fournaise que va ma préférence.
Un volcan, c'est quelque chose de particulier. Quand vous gravissez une montagne, une fois rendu au sommet, vous regardez autour de vous. Vous respirez à fond et profitez de cet instant de sérénité après l'effort pour embrasser du regard l'étendu du monde. Les fans de volcan sont assez bizarres. Eux, parvenus au terme de leur marche d'approche près du cratère, se tournent vers l'intérieur. Le plaisir commence là, à l'observation de ce trou béant, communication directe avec le ventre de la terre.
Les volcans et moi, finalement c'est une vieille histoire qui commence avec les conférences du monde. Vous connaissez? Vous savez, ce sont ces films documentaires qui passent dans les salles de cinéma et qui sont commentés en direct par les réalisateurs aventuriers. Petit, j'ai été abreuvé de séances de ce genre, et c'est un relais direct très efficace pour prendre la suite de ce que Jules Vernes, Jack London ou R.L Stevenson avaient instillé dans mon esprit. Des volcanologues passionnés comme Maurice et Katia Kraft avec les images qu'ils collectaient et ramenaient des quatre coins du globe ne pouvaient qu'avoir une mauvaise influence sur moi.
Mais ma grande chance aura été d'avoir un oncle volcanologue amateur. C'est grâce à lui que ma soeur et moi avons pu faire notre baptème du feu, sur le Stromboli, dans les îles Eoliennes lorsque j'avais quinze ans. Une nuit entière allongé par terre, installé dans mon sac de couchage, à me nourrir de ces explosions pétaradantes qui revenaient faire leur show toutes les cinq minutes. Un baptême du feu, ça ne s'oublie jamais!
Je tiens à préciser que je n'ai rien d'un géologue. Les cailloux ne m'interessent pas et je connais le minimum vital dans ce domaine, et encore. Non, je suis basique et pragmatique. C'est la magie du lieu, la poésie de l'instant qui me tient. Elle m'emmène et m'entraine jusqu'au bout de mon imagination et de mes sensations. Un volcan est vivant. Quand il gronde, il résonne en vous. Quand il vivre, vous vibrez avec lui. En colère, il vous impressionne, il vous fait peur et vous émerveille. Calme et apaisé, il vous transmet sa sérénité à travers sa toute puissance majestueuse. S'il était un animal, il serait entre le lion et l'ours. Lorsqu'il rugit, tout s'arrête. Le temps suspend son vol. La vie elle même se demande si elle aura un lendemain. Vous ne vous sentez jamais aussi petit et humble que face à un volcan en éruption.
J'ai donc eu une chance folle lors de ce remplacement à la Réunion. Car le Piton a eu le bon goût de rentrer dans une phase éruptive lors de mon dernier jour de travail. Le lendemain matin à l'aube, j'étais en chemin.
D'abord rouler sous le ciel rougeoyant du petit jour jusqu'au sommet par la route aménagée jusqu'au Pas de Bellecombe. Puis descendre à pied l'interminable escalier qui plonge dans l'Enclos (un grand U d'une dizaine de kilomètres de diamètre dans lequel se situe le cratère) , comme une descente aux enfers de Dante. Là, il ne reste plus qu'à suivre la piste sommairement balisée la veille par les guides responsables de la sécurité du parc. Cette étape est une nécessité. Le volcan est une aire très attractive aussi bien pour les touristes que pour les Réunionnais qui aiment à flâner et pique-niquer sur ses flancs le weekend-end. Justement, j'en double des Réu qui ont le même objectif que moi, comme j'en croise qui y ont passé la nuit et rentrent après une nuit de féérie. Alors que je suis chaussé de robustes chaussures de marche aux semelles cousues ( les semelles collées peuvent fondre et se décoller quand on marche sur une coulée de lave fraichement solidifiée), la population locale se déplace en claquettes. Certains ont même leur enfant sur les épaules. Je me sens lourdaud. Je me sens touriste.
Après deux petites heures d'approche, enfin, la bouche éruptive s'offre à ma vue. Un cône de taille déjà bien assez impressionnante se dresse devant moi. Depuis le début de mon parcours, je le vois cracher autant que je l'entends gronder. Mais maintenant que je suis là, à ses pieds, il me paraît tellement plus concret, d'une totale réalité. Je n'ai pas le talent de certains de savoir évaluer les distances, les volumes. Pour moi, ça ne fait pas dix ou vingt mètres de haut, c'est simplement « grand », « volumineux ». Et là, ça l'est!
Commence alors cette phase délicieuse, contemplative. Tout un chacun s'installe au fur et à mesure de son arrivée, le long de la zone sécurisé, à distance respectable de la belle coléreuse. Qui de s'asseoir sur une ancienne coulée de basalte durcie, qui de sortir les petits sièges dépliants de camping et entame son sandwich, qui enfin d'aller de droite à gauche pour trouver l'angle le meilleur pour ramener ce trophée tant apprécié des amoureux de la nature, LA photo, ce souvenir ultime qui prouve d'une part que, oui, j'y étais, et non, pas n'importe où.
Mais tous sans exception, nous sommes envoutés par ce spectacle. A chaque instant où ce cône égueulé crache sa verve brulante de rougeur, nous sommes comme hypnotisés par les gerbes incandescentes de pierre en fusion qui volent au ralenti dans les airs jusqu'à s'immobiliser, inertes particules figées le temps d'un clignement des yeux.
Et le temps coule...
Mais il n'est pas le seul. Déjà ce torrent de lave s'enfuit à l'horizon. Je l'imagine dévaler les pentes du volcan, et plus bas il coupera la route qui relie l'est de l'île au sud. Bientôt, Sainte Rose sera, encore une fois, séparée de Saint Philippe. Il faudra faire un détour par les plaines, ou pour les plus patients par le nord de l'île pour y accéder à nouveau. La route sera dégagée. Plus tard. Les constructions de l'homme ne sont qu'éphèmères. C'est le volcan ici qui décide. C'est le volcan le maitre des lieux. Aujourd'hui, encore, il est là pour nous le rappeler.
Devant ce spectacle, des pensées diverses m'envahissent. Je repense au projet fou comme toujours qu'avaient les Kraft de « naviguer » sur un torrent de lave en fusion. Après tout pourquoi pas. En Indonésie, ils s'étaient bien aventurés sur un lac d'acide sulfurique avec un simple canot pneumatique. L'idée aurait plu à Jules Vernes, lui qui voulait atteindre le centre de la terre en passant par le Snaeffelsjokul. Il s'est bien gardé de nous prévenir, le coquin, que ce volcan était surmonté d'un glacier qui dès le début rend l'objectif impossible à atteindre. Qu'importe! C'est le rêve qui compte le plus et les idées de découverte qu'il implante dans nos cervelles.
Alors je me délecte. Je vis l'instant dans l'exaltation contagieuse que me transmet ce véhément manifeste de la nature à l'état le plus brut que j'ai pu rencontrer.
Et puis, comment résister? Alors je passe les limites de sécurité. J'en veux plus. Comme d'habitude, il m'en faut encore. Juste un peu. Un peu plus. Je m'approche, pas à pas, tranquille, prudent. Plus ou moins en équilibre sur des blocs durcis de basalte aux pointes parfois tranchantes comme des rasoirs, je sais que peut être en dessous de moi, une coulée sous-terraine s'épanche jusqu'à rejoindre le canal principal, petit affluent discret mais bien réel. Mais le sol me semble solide. Qu'est ce que j'en sais! Idiot, plein de certitudes, dont celle d'être sur qu'il ne peut rien m'arriver. Si quelqu'un m'avait demandé mon avis, je lui aurais avec rigueur déconseillé ce que je suis en train de faire. Être raisonnable pour soi et pour les autres sont deux choses bien différentes. Sans que ce soit une excuse, nous sommes une petite poignée à avoir dépassé les limites, avec d'autant plus de facilité qu'aucun service de sécurité n'est présent. Il suffisait « juste » de franchir cette petite cordelette rouge maintenue à 1 mètre du sol par des piquets de métal. Je suis chanceux autant qu'attentif et c'est sans encombre que j'arrive maintenant à moins de deux mètres de la coulée principale.
Qu'elle est belle! Impétueuse et fougueuse, elle file comme un cheval au galop. Elle ondule, elle se cabre par endroit, pour repartir de plus belle. Ses teintes vont du rouge au jaune. Je me rappelle brièvement que c'est un bon indicatif de sa température, mais je ne me rappelle plus. 800 °C peut être? En tout cas, il fait chaud, ça ne fait pas l'ombre d'un doute. De l'ombre ici, il n'y en a pas. Une fournaise. Décidément, ce lieu porte bien son nom. On pourrait se croire dans les Forges de Vulcain! Et toujours ce vrombissement constant! Et toujours ce roulement de tonnerre dans le ciel bleu annonciateur d'un nouveau crachat du monstre à la face de ses profanateurs, de ses adorateurs. Et toujours, dans les secondes qui suivent et en fonction de l'orientation qu'Eole a décidé de donner au vent, une bruine de scories, fines particules de lave légères comme des poussières, nous arrive dans le visage avec un crépitement délicat. Sur les vêtements se dépose une myriade de filaments de verre. Un instant je me dis que mon camescope ne va pas du tout aimer ce que je lui fais subir. Mais cette idée est brève car c'est exactement pour lui faire subir ce genre de chose que je me le suis procuré.
Je jubile déjà à l'idée de reprendre mes images, de choisir ce qu'il faut garder. Plus d'une heure de rush sur quatre heures passées là bas. Il est temps d'arrêter. Je n'en ai pas assez, mais je n'en aurais jamais assez, et de toute façon, au montage, il faut toujours en retirer plus.
Raisonnable, il était temps, je reviens en arrière. Vient le moment de repartir, tranquille, rêveur. Sur le trajet du retour, je prends conscience que cette petite éruption n'est rien comparée à l'immense caldera dans laquelle j'évolue actuellement pour rentrer. Je suis pris d'une angoisse à l'idée de l'explosion du cratère principal. Je repense à Pompéi et Herculanum. Je repense à cette éruption du Vésuve décrite par Pline le Jeune en 79. Pourtant son cratère est loin d'être aussi impressionnant qu'ici. Je revois aussi les images du Mont Saint Helens qui explosa littéralement en 1980, soufflant tout sur son passage à des kilomètres à la ronde. Et le mont Unzen aussi, qui emporta Maurice et Katia Kraft en 1991 dans une de ses fatales nuées ardentes, à peine un mois avant que je découvre les volcans d'Islande.
Un volcan tue sans état d'âme. Il est dangereux et imprevisible. Le Piton de la Fournaise ne fait pas exception. Lors de cet épisode éruptif, un jeune étudiant de vingt ans, cherchant un meilleur emplacement pour faire des photos, a chuté dans une faille dans laquelle s'évacuaient des fumerolles ( émanations brulantes de gaz sulfurique). Il n'a pas survécu. L'éruption a cessé dans les heures qui ont suivi. C'est le seul décès enregistré sur ce volcan. C'était le 28 Aout 2003.
Je sais l'année ne correspond pas, mais j'ai eu un trou de mémoire en nommant la video. Je confirme 2003.
Les grandes catastrophes volcaniques
http://www.lave-volcans.com/fiches_science_4-2.php