Rencontrer Mike Horn
Je crois à la valeur d'une rencontre. Profondément. Passionnément. Chaque personne qu'il m'a été donné de côtoyer a contribué à faire de moi de ce que je suis, m'a permis de me modeler, de me définir. L'esprit est ainsi fait qu'il raisonne beaucoup par analogie. Ce sont les comparaisons avec ce qu'on observe autour de soi en terme de comportement qui vont nous permettre d'acquérir les valeurs qui sont les notre. Notre code moral personnel semble en finalité être un melting-pot de ce qu'on a pu apprécier et apprendre des autres. Dans ce schéma là, l'anonyme a autant d'importance que la vedette, et le modèle qui donne l'illustration de l'exemplarité est aussi nécessaire que le contre-modèle à qui on refuse avec véhémence de ressembler au point, parfois, d'adopter une conduite tant et si bien opposée qu'elle en est tout aussi discutable.
L'anonyme a toutefois un avantage conséquent sur le modèle connu. Il est anonyme. Par cette lapalissade loin d'être innocente, comprenez bien mon propos. La star est une icône, une représentation construite de valeurs dans lesquelles on se retrouve, ou pour lesquelles nous avons une attraction. La star n'est pas l'homme, elle n'en est que l'image publique que ce dernier a réussi et accepté de mettre en avant.
Aussi le risque est grand, lorsque l'occasion se présente, d'être déçu par une personne qui ne correspond pas à nos attentes. Pourtant elle n'est pas fautive des idées qui nous trottent dans la tête à son sujet, idées pour la plupart construites sur des fondations parfois bien fragiles à base d'interviews succinctes et de ce qu'on a cru comprendre de son œuvre musicale, littéraire ou cinématographique. Oui, parfois, il y a un risque de déception quand les attentes sont trop grandes. C'est un peu comme un film qu'on attend avec une impatience torride et qui ne sera jamais mieux que quand on ne l'avait pas encore vu. Ce ne sont pas les fans de Star Wars qui me décrieront, eux qui se demandent encore ce qui est passé par la tête de Georges Lucas pour sortir « Episode Un ».
Alors lorsqu'il m'a été offert l'occasion de rencontrer Mike Horn, une pointe de stress teinta de fines nuances de gris mon plaisir. J'étais depuis une poignée de mois en poste à Kerguelen comme médecin de la 59ème mission quand nous avons appris que l'explorateur suisse d'adoption allait faire escale sur la base. La situation géographique de notre île, isolée au milieu de l'Océan Indien, faisait que le moindre navire qui décidait de faire halte chez nous était déjà vécu comme un événement qui cassait la routine tant il était rare. Nous en étions à un point où les responsables de notre petit bureau de poste, après y avoir apposé une photo de l'embarcation au mouillage, éditaient des « enveloppes premier jour » à tirage limité qui faisaient le bonheur des collectionneurs en herbes que nous devenions. Que ce soit une frégate ou un bateau de pêcheurs de légine, pas d'exception. Le top du top était d'obtenir une enveloppe signée de la main du capitaine. Des voiliers? Nous en avons eu aussi. Trois. Les deux premiers ont été deux candidats malheureux du Vendée Globe. Suite à des avaries, ils ont dû stopper chez nous. Dominique Wavre d'abord, puis quelques jours après, ce fut au tour de Bernard Stamm. Les deux suisses. Je n'ai jamais été porté sur la voile et ce monde me reste encore aujourd'hui bien mystérieux, mais j'ai découvert une force de caractère chez ces deux navigateurs arrivés épuisés et contraints à l'abandon qui m'a stupéfait. En bon médecin que je suis, ce qui compte pour moi , c'est l'intégrité de la personne. Le reste n'est que matériel. Un des marins de la base, responsable du chaland, m'a appris parmi tant de choses que « un marin et son bateau, c'est la même chose. Le bateau va mal, le marin va mal! ». Dans l'adversité qui était la leur, ils ont été d'une telle gentillesse et d'une telle ouverture avec toute l'équipe de la base qu'ils nous ont conquis.
Le Pangaea
Le troisième voilier était le Pangaea, le navire de Mike Horn. Mais d'abord, savez vous bien qui est Mike Horn? Dans mon langage technique hautement pointu, il est avant tout « un grand malade ». Mark Twain, du fin fond de son dix neuvième siècle disait « Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait. » Mike est de cet acabit. Cette maxime est taillée pour lui. Parmi ses faits d'arme fameux, cet explorateur ultime s'est illustré en faisant le tour du monde par l'équateur, la « latitude zero ». Puis il s'est offert un tour du monde par le cercle polaire arctique. Il a touché le Pôle Nord de nuiten duo avec Borge Ousland, un extraordinaire aventurier norvégien. Au moment de son passage chez nous, il effectuait un tour du monde en équipe avec pour but une sensibilisation à l'écologie. Un problème technique à bord d'une part, et un souci de santé d'un de ses membres d'équipage d'autre part, l'ont décidé à faire escale à Port aux Français.
Escale à Port aux Français, Kerguelen, TAAF. ( 20/04/09)
En tant que médecin de la base, je n'ai pas eu besoin de prétexte pour me trouver là au moment de son débarquement. Je suis venu prendre en charge mon patient pour le ramener à mon hôpital. Mike nous a rejoint. De prime abord, ce qui impressionne dans l'immédiat est son charisme incroyable. On se sent intuitivement bien en sa présence. Il met à l'aise, simplement par le fait qu'il est lui. Curieux et intéressé, il me pose des questions sur les gestes techniques que je réalise, au cas où, isolé, il aurait à se débrouiller par lui même. Visiblement, il ne blague pas, et je le vois tout à fait s'adapter à une situation similaire si besoin en était. Ça y est, j'ai fini de m'occuper de son ami. Arrive le moment de magie attendu et inespéré : il nous accompagne dans notre salle de détente, et nous nous installons autour d'une tasse de thé ou de café ( là, je le reconnais, j'ai la mémoire qui flanche). Nous nous retrouvons en petit comité à discuter avec Mike Horn. Je dois être dans la quatrième dimension. Avoir face à soi une personne dont on a lu les livres et qui est en partie responsable du lieu où l'on est, ça fait un peu bizarre. Ils ont été nombreux à nourrir mes rêves d'aventure. Tout a commencé petit avec les écrivains, Jules Verne et « les enfant du Capitaine Grant », Jack London, Twain, Stevenson. Dans un autre registre, « Star Treck » a sa part de responsabilité. Puis il y a eu les aventuriers polaires : Admunsen découvreur du pôle sud, Scott le candidat malheureux au destin tragique, Shackelton qui a sauvé l'intégralité de son équipage. Il y a les aventuriers modernes, Nicolas Poussin et son Africa Treck, Patrick Franceschi et l'équipage de la Boudeuse, Nicolas Vannier bien sur et ses chiens, Laurence de la Ferrière et sa traversée de l'antarctique. Et dans tout ça, il y a Mike Horn.
Mike Horn à bord du Pangaea
Nous discutons en sirotant notre tasse. Il me raconte des anecdotes que je me rappelle avoir lu dans ses récits. Mieux encore, il m'en raconte qui ne sont pas dedans. Moi, pour plaisanter, je lui dis que je vais partir pour une semaine de marche hors base. C'est une babiole pour lui, toute une aventure pour moi qui suis loin d'être le meilleur marcheur de la base, voire le boulet. Mais surprise, il s'enthousiasme et m'encourage. Je peux lire dans ses yeux la sincérité de ses propos, lui qui vient pourtant de rallier le pôle sud à pied en solitaire, comme ça pour le plaisir. Décidément, cet homme est surprenant, dans le meilleur sens du terme. Il se dégage une énergie positive de lui qui irradie sur son entourage et galvanise au plus haut point. J'avais un peu peur de cette rencontre, et elle se passe encore mieux que ce que j'aurais pu imaginer.
Une chose m'avait dérangé dans ses récits. Certains passages semblaient trop « publicitaires » avec une présence des sponsors fréquente et récurrente. Je ne me rappelle pas la présence de logos publicitaires sur les moyens de transport utilisés par Philéas Fogg dans « le tour du monde en 80 jours ». Maintenant que je le rencontre, je comprends mieux le personnage. Mike Horn sait ce qu'il fait, sait que ça a un coût et il sait que sans ses sponsors, mécènes et autres généreux donateurs, il ne pourrait pas vivre comme il le fait. Il est finalement d'une honnêteté radicale. Grâce à eux, il peut vivre sa passion, alors il leur rend bien. Après tout, il n'écrit pas de romans mais des récits d'aventures réelles qui ont réellement entrainées des dépenses. Il est transparent sur le sujet, et dit à voix haute qui l'a aidé. Vu comme ça, le principal grief qui persistait contre lui ( pas énorme, vous en conviendrez) s'est instantanément évanoui comme une groupie à un concert de Justin Bieber. J'en viens même à penser que c'est une particularité française de vouloir à tout prix éviter de parler de ce genre de chose, comme si elle ne pouvait que corrompre, comme si on ne pouvait qu'y perdre son intégrité.
Alors au final, je suis chanceux. J'ai rencontré Mike Horn et son être dégage une chaleur de l'âme contagieuse. Mais était ce vraiment de la chance? Je me pose en toute légitimité la question. Si vous voulez rencontrer des stars de cinéma, vous allez faire un tour à Cannes à la saison des festivals. Si vous recherchez des top models, allez clubber dans les soirées parisiennes. Pour approcher de l'aventurier, partez à l'aventure. La chance, ça se provoque.
Certains trouveront que cet article fait très « groupie ». C'est possible. Je ne répondrais qu'une seule chose pour cette fois :
« Et alors? »
Heureux qui, comme Ulysse