La femme battue

Publié le par doc-en-stock

Un remplacement parmi tant d'autres, je suis en Charente. Pour une fois je joue « presque » à domicile. Le soir, au lieu de dormir dans un studio aménagé au dessus du cabinet de consultation ou de garder la maison du médecin parti voir sous le soleil du bout du monde si ses patients lui manquent, je rentre chez moi, à Cognac. C'est un fait assez rare pour que je le relève et en profite à satiété.

Plus que quelques consultations et c'est fini pour aujourd'hui . C'est là qu'elle entre en scène.

Elle pénètre seule dans mon bureau, laissant derrière elle son mari et sa fille, petite tête blonde d'une douzaine d'année, à l'attendre dans la salle du même nom.

Elle a dans les cinquante ans.Elle semble frêle et  fragile comme une brindille qui pourrait aussi bien se faire souffler par une bourrasque que briser par un moineau décidé à se poser avec un peu trop d'aplomb sur elle. Apprétée néanmoins, elle est fardée comme une femme en plâtre. Elle me regarde d'un regard fixe et vide. Quand elle parle, elle tremble.

Le motif de la consultation ? Elle vient pour renouveller sa prescription de valium. Et pas une petite dose s'il vous plait, trois par jour. Oui, oui ! Trois valium par jour ! Comme d'habitude, j'ai du mal à prescrire de telles choses sans en savoir un peu plus. Alors je commence à discuter. Aux questions habituelles se succèdent les réponses convenues :
Pourquoi ? Pour dormir.
Depuis quand ? Des années.
Qui la suit ? Elle a changé de médecin plusieurs fois.

Il y a quelque chose qui cloche evidemment, mais quoi ? Qu'elle soit shootée au valium ne fait aucun doute. N'importe qui le serait dans ces conditions. Mais qu'est ce que ça cache ?

En pratique, je n'ai pas eu besoin de me poser la question bien longtemps. Car la réponse m'explose à la figure, brutale, sèche, sans que je n'y ait été préparée. De sa petite voix discrète chevrotante et monocorde, elle me dit d'un coup cette sentence terrible et sans appel qui me laisse sans voix :

« et puis mon mari me bat »

Je m'immobilise. Je la regarde. Je la vois alors.
Et après ma poignée de secondes interdites, je la vois enfin. 

« Comment ça, votre mari vous bat ? »
Après cinq grosses minutes de consultation, la discussion réelle commence. Elle me déballe tout, mais alors absolument tout. J'écoute. J'encaisse. J'absorbe. Et je réfléchis, je réfléchis à toute vitesse à ce que je peux lui proposer. Mais rien ne vient. Je lui propose les choses habituelles : partir chez des proches, porter plainte, rencontrer des associations... Chacune de mes propositions est contrée immédiatement, sans agressivité, juste avec une résignation fataliste.

Car c'est là le noeud du problème: la résignation.

Sa famille ne veut pas entendre parler d'elle. Ses parents ne veulent pas être mélés à « ça ». Son ex mari a pu récupérer sa fille mais s'arrête là. Elle a essayer de contacter des foyers de femme battu, mais ils sont pleins. Elle n'a pas d'amis. Elle n'a pas de telephone portable. Elle vit dans une maison isolée. Il arrive, elle ne sait comment, à lire ses mails. Il s'est servi de ses économies à elle pour créer sa boite sans la mettre dans les statuts.

Il a tout verrouillé. Il a tout bloqué. Plus qu'une femme battue, c'est une femme captive aux mains d'un tortionnaire.

Nous sommes fin décembre. Partout, dans les journaux, à la radio, à la télé, on ne parle que de la mort du dictateur Nord Coréen Kim Jon Il. Chacun, dans la sécurité de son fauteuil, y va de son avis sur ce peuple du bout du monde qui accepte la dictature en silence. Et là, devant moi, sous mes yeux, une victime de la tyrannie ordinaire. La dictature domestique est à l'oeuvre et la broit irrémédiablement.

Alors j'essaie de la convaincre. Partir à tout prix. Elle m'explique qu'elle perdra tout. Aberrant, elle n'a rien et a peur de tout perdre. Mais perdre quoi ?

Echanger une vie de merde à l'issue possiblement fatale contre un inconnu absolu de galères mais libre et vivant. Est ce que ce choix est si dur ? Oui ! Il l'est. Et plus j'y réfléchis, plus je me rends compte de la difficulté du choix, surtout pour elle, qui a peur. Je peux conseiller ce que je veux, ce soir je rentre chez moi. Ma patiente, elle, aura à supporter les conséquences de ses choix à chaque instant de sa vie. Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Dans cette histoire, je ne suis pas plus que ça : un conseiller. Là, je me sens bien démuni. J'ai bien envie de sortir dans la salle d'attente, et tel un chevalier blanc, exploser le crâne de cet abruti contre le mur en lui expliquant ma façon de voir les choses. Mais je ne suis pas sur de l'efficacité de cette démarche. Car si elle avait au moins le mérite de me défouler, elle risque d'avoir pour conséquences des représailles de ce sombre crétin sur sa chère et tendre histoire de lui rappeler qui est le patron à la maison, non mais ! C'est même pire que ça. Si au moment de partir, je croise son regard, s'il y lit de l'animosité, de l'agressivité, si je n'arrive pas à garder mon visage neutre et impassible, jusqu'où puis je imaginer qu'il va la corriger à titre préventif en rentrant, pour avoir eu l'impudeur de le critiquer devant moi ? Si je devenais responsable d'une raclée ? Je suis de plus en plus furieux, d'autant plus que je sais de moins en moins quoi faire.
 Si au moins elle partait... Mais d'experience, les femmes battues partent avec difficulté de chez elles. Il me revient en mémoire cette patiente vue lors d'un de mes premiers remplacements à la Réunion, il y a une dizaine d'année. Elle était entrée dans mon bureau avec ses lunettes de soleil ! Bizarre vue que la luminosité intérieure n'avait rien de comparable avec ce qu'on pouvait avoir à supporter à l'exterieur. En les retirant, elle m'avait révélé un enorme cocard violet sur son œil droit tuméfié. Ce qu'elle m'a dit ce jour fait partie des phrases qu'on oublie jamais :
«  Oh, d'habitude, il me bat, mais là, j'ai eu un peu peur parce qu'il a pris la chaise ! »

Résignation encore.

Résignation toujours.

Ainsi cette patiente me ramène à toutes ces femmes battues que je croise le temps d'une consultation et à qui je propose les solutions les plus bateaux qui soient, sans grande conviction sur leur efficacité et avec une frustration grandissante.


Je me rappelle d'une chanson de Bob Dylan. « You can't blame me at all ». C'est l'histoire d'un boxeur mort sur le ring.  L'autre combattant, l'entraineur, le promoteur, les spectateurs :Chacun y va de ses raisons pour se dédouaner de cette responsabilité.

J'en suis au même point.


Je me sens impuissant. Elle est venue me demander de l'aide. Je l'exorte à agir. La seule chose à faire est de partir, là, tout de suite, maintenant. Tout perdre et tout recommencer. Un mot, un seul à dire, et tout est possible.

Mais elle n'est pas prête. Je ne peux pas la blamer.

...

Je lui renouvelle ses trois valium par jour...


Il y a des jours, ce boulot, c'est pas la joie.

Il y a des jours, ce boulot, c'est la merde.




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A
C'est pas très drôle, certes, mais c'est le reflet de d'une partie de notre Humanité. arrêtons de nous plaindre des déjections du chat du voisin et PROFITONS de la vie, nous, les nantis ... Et<br /> merci à toi pour cette petite injection de rappel !!
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