Antonia, Christophe, Joseph...

Publié le par doc-en-stock

Antonia est maitre de conférence à Orléans. Elle enseigne l'art de la traduction. Comme elle le définit elle même, un traducteur est un écrivain frustré. Mais sans leur travail, comment pourrions nous profiter de la beauté des textes que des auteurs étrangers ont ciselé au fil du temps de leur rédaction ? La rigueur du texte et le charme du sens de la traduction associés dans un même élan. Arriver à concilier les deux de manière à exposer en pleine lumière la poésie du mot juste. Que ceux qui m'affirment que rien ne vaut la lecture dans le texte réfléchissent deux secondes de plus avant de répondre. Vous pourriez lire « Le banquet » de Platon, le « Tao te king » de Lao Tseu, Tolstoï, ou « Millénium », le polar suédois, sans le travail des traducteurs ?

 

Mais Antonia ne fait pas que ça. Elle est linguiste. Elle ne se contente pas du confort de l'amphithéatre dans lequel elle peut infuser ses connaissances dans la tête des étudiants. Depuis huit ans, elle séjourne à Saint Georges un mois par an, pour préparer un dictionnaire de Palikur. Le Palikur est la principale langue   amérindienne parlée dans cette zone. Et il n'existe aucun document de ce type. A force d'investigations, avec l'aide d'  « informateurs », des locaux avec qui elle travaille sur le sens des mots, mais aussi sur les coutumes et les histoires qui s'y rattachent, elle progresse. Elle a dépassé les 2300 mots et prévoit maintenant de séjourner à Saint Georges plusieurs mois pour finaliser son travail. Et alors ? Qui va avoir besoin d'un dictionnaire Palikur-Français ?

 

 

3379429465_d8998b5aef_b.jpgChristophe est chercheur au CNRS. Il est océanologue. Je l'ai rencontré lors de mon hivernage à Kerguelen. Lui n'était pas à son premier séjour, il avait dépassé la douzaine. Chaque année, pendant deux à trois mois, il vient en campagne d'été dans les Terres Australes pour étudier les grands mammifères marins. Aidé de doctorants et des hivernants, il pose des balises ARGOS sur les éléphants de mer après leur avoir fait une prise de sang, il mesure et pèse les otaries, il observe les orques. Pourquoi faire ? Il étudie l'écologie marine, il collecte des données océanographiques, de la température de l'eau à la salinité, en plus d'apprendre à quelle profondeur et quelle distance les éléphants de mer vont se nourrir. Il étudie les stratégies de survie des otaries et ses corrélations avec les mesures biométriques qu'il effectue. Et alors ? Ça sert à quoi ?

 

Joseph est chirurgien orthopédiste. C'est ce que j'appelle un « Monsieur Bricolage », à l'aise avec un marteau et une scie. Mais pour un chirurgien, certains jours, il se comporte presque comme un médecin. Lui aussi, je l'ai rencontré dans les TAAF. Il a donné un an de sa vie pour être le médecin de bord du Marion Dufresnes, le navire océanographique qui fait le lien entre la Réunion et les TAAF. Une année entre parenthèse non comptée dans son cursus universitaire, déjà très long, de chirurgien. Il présente sa thèse en Octobre. Je viens de recevoir son invitation par mail. Ça fait deux ans que je ne l'ai pas vu et j'espère pouvoir y aller. Son sujet ? « Les sutures de lésion particulières de croisé antérieur chez l'enfant ». Comme très souvent en médecine, et c'est encore plus vrai dans le domaine chirurgical, pour progresser dans son domaine, pour s'améliorer et améliorer la qualité des soins qu'on prodigue aux patients, il faut « mettre les mains dedans ». Pas de connaissance purement théorique, mais une expérience construite avec les années à toucher, à palper, à examiner, à comparer, à expérimenter.

 

 

Alors, ça sert à quoi tout ça ?

 

Pas à grand chose, comme ça, de prime abord, et puis pour être honnête, pour vous, à rien. Mais une recherche aboutie permet à d'autres d'entreprendre de nouvelles recherches qui aboutiront à leur tour à de nouvelles connaissances. Il en va ainsi de la science.

 

Dans une de ses premières conférences de l'Université d'été de Caen, Michel Onfray parle de l'archéologie de la philosophie antique. C'est vrai ça ! Comment on peut nous parler des prémisses de la pensée philosophique ? Parce que des archéologues sont partis sur le terrain, parce qu'ils ont trouvé des rouleaux, des morceaux de pierre avec des écritures mystérieuses gravées dessus. Qu'ils ont cherché des correspondances. Parlez à Champollion de la pierre de Rosette.

 

Tout ce que je vous écris, vous le savez déjà, évidemment. Mais ce qui va sans dire va mieux en le disant. Alors, oui, oui et re oui, je le dis à voix haute. Je suis content et honoré de rencontrer de ci de là des personnes qui font avancer les choses, qui font progresser la science, pas seulement par des théories, mais à partir de leur travaux propres sur le terrain. À petites touches, c'est vrai, mais l'important est ce la vitesse, ou la trace qu'on laisse derrière soi, profonde, durable, pour les suivants ?

 

Alors non, les travaux d'Antonia, de Christophe ou de Joseph ne vont pas vous servir plus que ça. Mais leur utilité à long terme vaut bien la publication d'un ènième bouquin de cuisine, recueil de recettes glanées à gauche à droite sur internet, sans originalité aucune, qui s 'ajoutera à une pile insipide de pseudosavoir galvaudée et inutile, et dont le seul génie réside dans le talent qu'aura eu le maquettiste pour rendre sexy la couverture.

 

Après tout ce sont eux que l'on n'imagine pas hors de leur salle de cours ou en rat de bibliothèque, eux les vrai Indiana Jones!

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