T'as le niveau!

Publié le par doc-en-stock

 

Je suis au vert. On peut difficilement l'être plus qu'ici, à Trois Sauts. Je suis cerné par une végétation dense, dans cette enclave que forme le village au fin fond de la forêt guyanaise bordé par le fleuve  Oyapock, qui s'étrécit au fur et à mesure qu'on remonte de Camopi. Et aujourd'hui c'est le bleu qui me manque. Je me projette, je m'envole et atterris un an en arrière, voyageur du temps ( mais qui se rappelle encore cette série des années 60?) à Bora Bora.

 

Le lagon de Bora Bora ! Le plus vieux souvenir que j'ai de cette île me vient d'un film, ce qui ne surprendra personne parmi les gens qui me connaissent un tant soit peu. Ce n'était pas un chef-d'oeuvre mais une petite comédie sans prétention où Aldo Maccione se dandinait de son pas inimitable et pourtant qu'on a tous tenté un jour ( si si ! Ceux qui connaissent ont essayé au moins une fois ! Même Jacques Brel a essayé, alors y a pas de honte à avoir. Pour ceux qui ne me croient pas, se reporter à « l'aventure, c'est l'aventure » de Lelouch). Là, une jeune femme en bikini se prélassait au bord du lagon, alangui sur la plage d'un motu, avec en toile de fond le mont Otemanu, la montagne si caractéristique de Bora qui fait que d'un simple contour en ombre chinoise, vous savez ce que vous regardez.

 

Alors, quand j'ai reçu cette proposition de job au dispensaire de Vaitapé, la principale « ville » de Bora Bora, il y a maintenant plus d'un an et demi, toutes les images d'Epinal sur la Polynésie me sont revenues en tête. A moi plages de sable blanc, motus couverts de cocotiers, vahinés en paréo, « les révoltés de la Bounty », James Cook et surtout, surtout, les fonds marins. La plongée en Polynésie, associée à l'idée de plonger avec du gros. Attention aux termes, je ne parle pas de plongeurs taillés comme des bouteille d'orangina. Non, non, je parle d'un paradis aquatique rempli de requins en toutes sortes, petits ou grands. Et les raies ! Qu'elles soient aigles ou manta, en escadre ou solitaires, elles sont toujours recherchées, attendues, espérées, et fêtées quand enfin au détour d'une patate de corail, elles surgissent du néant liquidien pour passer nonchalantes et tranquilles à côté de nous, pauvres humains inadaptés à ce milieu en trois dimensions où nous rivalisons d'effort avec la nature pour contrer cette indisposition à respirer sous l'eau. Oui, finalement, si j'ai accepté ce poste, c'est pour la plongée. Aurait il été concevable de partir vivre un an dans ce paradis sur terre ( sur mer) sans avoir la possibilité d'y tremper mes palmes ? Non ! Il fallait que je goûte à cette eau, que je sente le sel du  Pacifique perler sur la pointe de ma langue et piquer mes yeux à l'occasion d'un vidage de masque (opération qui consiste à expirer par le nez pour chasser l'eau qui se glisse dans le masque lors d'une plongée).

 

Je suis arrivé un soir. Le vol en provenance de Papeete, d'une durée de quarante cinq minutes, paraît une paille comparé à la vingtaine d'heures passées en vol entre Paris et Tahiti, sans compter le temps d'escale technique à Los Angeles. L'ATR se pose sur la piste du motu au nord de l'île principale. Ensuite, en vingt minutes un catamaran à moteur vous emmène jusqu'à Vaitapé. Premier contact avec la perle du Pacifique. Je devine plus que je ne vois réellement les courbes de l'île. Je vous dirais volontiers que la vitesse du navire faisait voler mes cheveux au vent, mais qui me croirait ? C'est mon collègue François qui m'accueille. Il m'emmène poser mes affaires dans une chambre d'hôte, puis nous allons manger un morceau.

 

Je suis à Bora Bora.

Je suis fatigué.

Dodo.

 

 

Il fait jour, il est tôt, nous sommes samedi. Je commence lundi. Il y a un club de plongée à cinq minutes...

 

C'est comme ça que j'ai fait la connaissance d'Yvan et du BdC. Le Bora Diving Center, l'endroit où j'ai passé le plus de temps en dehors du travail. En fait, c'était globalement assez facile de me trouver. Si je n'étais pas au dispensaire ou d'astreinte à la maison, c'est que je devais traîner mon détendeur sur ou sous le Mitivai, le Pareva Iti ou le World , un des bateaux du club. Qu'est ce que j'attends d'un club de plongée ? L'ambiance détendue qui donne l'impression, non, qui fait qu'on sent qu'on est entre copains. Je déteste les structures conçues comme des usines à touriste, sans âme et qui balancent des palanquées à tout va sur les spots, comme on déverse des cars de touristes dans un musée. Bien sur ils profiteront du lieu, superficiellement. Mais faire profiter un groupe de plongeurs de son expérience, chercher à allumer dans leur regard l'étincelle qui leur donnera envie d'aller plus avant. Créer la flamme ! Dans l'eau c'est pas facile.

 

Pourquoi Yvan ? Parce qu'il m'a fait y croire ! Passer mon niveau 4, je ne comptais pas dessus. Si on se borne aux connaissances théoriques, je n'avais pas de raisons d'être inquiet. J'ai passé mon diplôme de médecin de plongée en même temps que mon niveau 1, et les connaissances requises pour le dernier niveau avant le monitorat, sans être des plus accessibles, sont tout de même à portée de toute personne motivée. C'est plutôt du côté de la forme physique que j'étais inquiet. On m'a toujours décrit les épreuves physiques comme éprouvantes et nécessitant un entraînement de longue haleine, bien adapté aux plongeurs de club qui alignent des longueurs dans un bassin de 25 à 50 mètres toute l'année, à défaut de pouvoir plonger dans plus profond qu'un bassin de 5 mètres ou au mieux d'aller admirer la céramique au fond d'une fosse de 20 mètres. Mais moi ! Moi ! Le ventripotent plongeur-loisir d'eau tropicale qui prend plaisir à évoluer dans l'eau en faisant l’économie la plus draconienne de mon énergie. Moi, qui apprécie par dessus tout la sensation d'être porté par l'épaisseur du milieu, qui m'enveloppe, qui me prend en charge, m’entraîne avec lui au grès des courants. Moi, qui clame haut et fort que la plongée est un loisir de paresseux car moins on bouge, meilleur on est, mieux on profite. Moi enfin qui suis le premier à craquer pour une bonne bière après la plongée, si possible avec une pizza. Non, définitivement, je ne comptais pas dessus. Sauf que ! Et oui, après quelques plongées, Yvan s'est mis à me mettre cette idée en tête.  « Rien de bien difficile. Il suffit de s’entraîner régulièrement. Tu as le niveau. Ce serait dommage » Autant de petites phrases distillées qui ont fait leur chemin jusqu'à mon ego bousculé. Pourquoi pas, après tout ? Enfin, je restais assez longtemps à un endroit pour au moins le tenter.

 

Et me voilà embringué dans cette préparation. De juin à novembre. Six mois à accumuler les plongées techniques ( beaucoup), les cours théoriques(suffisamment), les entraînements physiques ( clairement pas assez).  C'est logique ! Avec les fonds accessibles ici, j'ai un peu négligé la partie qui me demande le plus d'effort, et que surtout je n'aime pas : l'apnée. Franchement, si j'aimais l'apnée, je ne serais pas un plongeur bouteille. Mais là, pas le choix. C'est une question de sécurité. Le niveau 4 se doit d'être en forme non seulement pour assurer sa sécurité mais aussi et surtout pour assurer la sécurité des plongeurs qu'il encadre, ce qui nécessite des concessions à ma paresse naturelle. L'apnée n'est pas naturelle chez moi . Elle ne l'est chez personne. C'est pas normal de descendre à dix mètres de profondeur sans rien pour respirer.

 

Je fais partie de la génération «Les dents de la mer ». J'ai peur dans l'eau. Je n'aime pas me baigner car je ne sais pas ce qui peux arriver en dessous. Je me suis mis à la plongée pour ça. Pour ne plus avoir peur. Les statistiques sont avec moi, les requins n'attaquent pas les plongeurs bouteille. En apnée, en pleine eau, avec juste mon petit maillot de bain pour limiter au maximum ma flottabilité positive, c'est autre chose. L'angoisse sourde, discrète contre laquelle il faut lutter, en plus de la concentration qu' il faut pour descendre. Et puis avec le temps et le soutien des autres personnes du groupe, l'assurance vient, les performances s'améliorent. Mais je reste inexorablement en dessous des performances requises. À nouveau Yvan ! Vous pouvez vous entraîner autant que vous le voulez, quand vous n'avez pas la technique, vous n'avez pas la technique. Et moi, je ne l'avais pas. À chaque tentative d'immersion, je luttais contre le milieu aquatique. J'enfonçais mes bras et me mettais à nager en puissance vers le bas, de peur de ne pas réussir à descendre. Avec cette technique, ou absence de technique, quand vous êtes sous l'eau, vous avez déjà épuisé une bonne partie de vos reserves d'oxygène. Vous êtes essoufflés. Vous êtes cuits. Yvan m'a accordé du temps. Il m'a expliqué. Il m'a démontré. Il m'a montré. Il m'a fait sentir.

 

Et j'ai senti...

 

J'ai arrêté de lutter, je me suis laissé aller, je me suis coulé dans le milieu, je me suis confié au lagon, j'ai arrêté de réfléchir. Et ça a marché ! A l'approche de l'épreuve finale, je commençais presque à avoir l'impression que j'appréciais l'apnée. J'avais un meilleur souffle, l'esprit tranquille de celui qui sent que c'est possible.

 

 

Les trois jours d'épreuve ont été épuisants ,alternant plongée technique, épreuves théoriques et physiques. Ne pas se faire éliminer. Tenir épreuve après épreuve. Une note éliminatoire et il n'y a pas de rattrapage. Nous nous sommes retrouvés comme des étudiants un jour de partiel, le stress au ventre, le visage fermé après une plongée que nous trouvions insatisfaisante, alors que nous l'avions fait tant de fois en entraînement. Le dernier jour tombait mon Graal : l'épreuve des 10 mètres. Ne pas lâcher là dessus. Comme je suis nul en apnée, il me faut du temps pour me mettre dans le rythme, plusieurs essais tranquillement de trois mètres à cinq mètres. Mais la joie du tirage au sort me désigne premier à devoir descendre. C'est la panique. Je n'y arriverais pas. Je n'ai pas le temps de me « chauffer ». Je commence à me sentir fébrile. J'essaie de rester calme mais ça m’énerve de rater maintenant, comme ça, et ça m'énerve encore plus de m’énerver. Panique à bord ! Viens le moment de l'épreuve. Je ne me sens pas prêt. Je ne suis pas prêt. Je le dis. Et on m'entend. Mes petits camarades proposent un inversement de l'ordre de passage. Ils sont tous d'accord. Je me retrouve le dernier des six à passer. Merci les copains. C'est parti ! Le premier passe, facile. Ça paraît tellement simple quand on regarde les autres le faire. Ça paraît tellement proche dix mètres, seulement dix mètres. Suivent les numéro deux et trois. Il faut tenir quarante cinq secondes minimum. Ne pas aller trop vite. Je tente de retrouver mon calme et de me concentrer. Le passage de chacun est tellement rapide que je me rends bien compte que je n'ai plus le temps de me préparer, juste me calmer. Se calmer. Respirer. Repenser à tout. Ne plus penser à rien. Le numéro quatre remonte, c'est au tour du cinq. Elle s'immerge. Il est temps pour moi de m'approcher de l'examinateur surface. Elle descend. Tout se passe bien pour elle. Tout s'est bien passé pour tout le monde. Elle est au fond. Je respire lentement. Les autres sont remontés à bord du bateau et se détendent en attendant tranquillement que nous ayons finis. Elle remonte. C'est mon tour.

 

Je donne deux trois coups de palmes, juste pour prendre un peu de vitesse, histoire de faire mon canard plus facilement. J'arrive à proximité du bout ( la corde) qui descend à la verticale jusqu'au deuxième examinateur. Je prend une grande inspiration. Je donne une impulsion pour me plier à 90°, en souplesse. Et je relève les jambes, droit vers le ciel, comme à l'entrainement. Le poids de mon corps mêlé à ma vitesse d'inertie me poussent vers le bas, et les trois premiers mètres sont franchis sans effort. Commencer à palmer mais pas avant que les jambes ne soient complètement immergées, sinon on gâche de l'energie. Un à un, je repasse mentalement les conseils d'Yvan. Je me laisse entrainer vers la profondeur, les profondeurs. Je me crois dans « Le grand bleu ». J'aimerais juste ne pas être celui qui perd connaissance. Il n'y a rien autour. Que du bleu, qui s'opacifie avec la distance. La pression appuie sur mes oreilles. Je compense en me pinçant le nez et en soufflant. La technique de Valsalva qu'on appelle ça ! Mais avec un bloc sur le dos, on sait qu'on a de l'air en réserve. Et là, pas d'échec possible. Si les oreilles «  ne passent pas », l'épreuve est finie, tout est fini, trois jours d'épreuve pour rien. Six mois d'entrainement pour rien. C'est pas le moment d'être enrhumé. L'examinateur est là, devant moi. Je suis à sa hauteur. Je suis à dix mètres. Rester calme. Ce n'est pas fini. Je suis descendu tranquillement et j'ai le temps. Deuxième phase : le fond. Je lui fais le signe disant que tout va bien. Il me tend sa tablette immergeable. Six numero. En regard, le nom de chacun des candidats, manuscrit. C'est à mon tour. Je saisis la tablette, écrit laborieusement mon nom en lettres capitales en face du numero 6 et lui rend. Ses yeux s'écarquillent. C'est pas vrai ! Il ne va pas me faire le coup de me dire que j'écris mal, pas maintenant, ce n'est pas le moment. Je me déconcentre, le stress répparait. Je me dis que je n'aurais pas assez d'air. Panique à nouveau. Et là, impossible de se dire «  respire mon grand, respire un grand coup ! » Non surtout pas, au contraire. Reste cool mais ne respire pas. Le temps passé en bas me paraît interminable. Enfin il consent  à me laisser tranquille et me signifie que je peux entamer ma remontée. OK ! De ma main gauche dressée fermement devant moi, le pouce et l'index formant un anneau, les autres doigts tendus, j'acquiesce. Quelques vigoureux coups de palmes me font entamer ma remontée. Ça va. J'ai le temps. Rester calme. S'approche la limite des trois mètres, ne pas la rater par inadvertance, ce serait dommage. J'inspecte mon profondimètre.

5m...

4m

3m. Je sors les aquafreins, redresse mes palmes, et fait un tour sur moi même. Un joli 360°, comme une pirouette de danseuse aquatique fait pour inspecter les environs avant l’émersion, histoire de ne pas se prendre une hélice de moteur dans le crâne. Puis, triomphant, je fini mon ascension. Mon bras tendu crêve la surface, la posture de ma main signifiant à l'examinateur à fleur d'eau que je vais bien. Je retire mon masque. C'est fait.

 

 

56 secondes.

Jamais je n'avais tenu aussi longtemps.

 

 

Je vous fais grâce des autres épreuves. Nous étions six ce jour là à passer. Trois filles et trois garçons. Nous avons tous travailler pour. En ce mois de novembre 2010, nous étions la première session de niveau quatre à passer l'examen à Bora Bora. Qui l'a eu ? Ce n'est pas ce qui compte le plus. Vous pouvez dire que c'est facile de dire ça quand on a la chance de faire partie des reçus. C'est vrai. Mais j'ai aimé chacun des instants passés avec mes camarades. Chacun avait ses difficultés propres, et le soutien des autres nous a aidé à les surmonter. Pas d'esprit de compétition, mais une envie d'y arriver ensemble.

 

Maurani ( je peux le dire, la major de promo), Hiti Hiti, Mélanie, Olivier, Jérôme, et moi. Les petites grenouilles d'Yvan. Yvan qui s'est donné pour faire de nous des niveaux 4 corrects. Pas juste pour qu'on réussisse l'examen, mais aussi pour qu'on soit réellement capables de prendre en charge une palanquée. Et ce plaisir nouveau d'accompagner des gens qui ont fait le tour du monde pour leur faire découvrir les beautés du lagon, pour voir briller leurs yeux devant des petits poissons qui ne nous impressionnent plus, mais qu'on ne voit que dans les documentaires télévisés, rien que ce plaisir de partager vaut le coup du mal qu'on s'est donné. Parce que d'autres, avant nous, nous ont donné le goût de la plongée, nous pouvons à notre tour partager ces connaissances acquises avec le temps.

 

 

Allez Yvan, je te le dis ! Plonger parmi vous me manque. Sans ces moments ensemble, Bora aurait été plus terne. Mes meilleurs moments de détente, c'était avec vous. Le plaisir commençait au moment où je partais pour le club.

 

Le temps peut passer, jamais je ne pourrais oublier ma première plongée à Anau. Eau claire, mystérieusement comme rarement ici. À peine immergé, nous nous posons sur le sable par quinze mètres, et profitons du spectacle : une raie manta qui nous fait son show intégral de pin up. Dix minutes à faire des huit devant nous, à se pavaner sous toutes les coutures, à nous en mettre plein les yeux.  Mon premier jour à Bora !

 

 

 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article