Kalimbé et cachiri

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Sortir du dispensaire!

 

Depuis que nous sommes arrivés en début de semaine, Olivier et moi avons surtout reçu les patients suivant les horaires d'ouverture du dispensaire. Bien sur quelques patients se présentent en dehors des horaires, mais comment les refuser quand ils vous expliquent qu'ils sont à trois litres d'essence de pirogue et que leur bébé a de la fièvre. Je ne sais pas combien de temps représente trois litres d'essence, mais je sais que je suis ici en dehors du temps. Je suis venu ici, dans une zone protégée, pas seulement pour la nature, mais pour que le mode de vie des amérindiens soit préservé encore un peu. La transition en si peu d'année entre traditions quadriséculaire et modernité est déjà violente, suis je vraiment là pour en rajouter une couche ? On nous a demandé d'inciter la population à venir aux horaires indiqués. Est ce réellement pour les habituer à la rigueur règlementaire administrative, ou plutôt pour nous conserver le confort d'horaires fixés, points de repères temporels dans cette oasis intemporelle ? Pour exemple le week end. En quoi ici diffère-t-il d'un quelconque jour de la semaine ? Il faut bien manger tous les jours, il faut bien chasser tous les jours, il faut bien s'occuper de son abatis (le potager familial). Vous iriez expliquez, vous, à un agriculteur que c'est dimanche et qu'il est de repos ? Qui va traire les vaches ? Et puis, dimanche, pour un peuple qui n'est pas chrétien, ce n'est qu'une norme fixée par d'autres.

 

Nous avons donc décidé d'aller plus avant à la rencontre des habitants de Trois Sauts, progressivement, par étape. kalimbe.JPGDéjà hier Charles, un ancien chef coutumier qui travaille avec nous au centre de santé a répondu favorablement à notre requête et nous a fourni un kalimbé. Le kalimbé est la tenue traditionnelle des hommes. C'est une simple étoffe rouge rectangulaire glissée d'avant en arrière entre les jambes et maintenue par une petite ficelle de coton qu'ils ont l'humour de nommer ceinture, nouée juste au dessus des hanches. Sauf erreur c'est ce que porte le héros du film «  un indien dans la ville ». Ne voyez aucune moquerie de ma part à l'idée de porter ceci. Bien au contraire. Evidemment il fait très chaud ici en journée, et une fois passé le moment où on se demande si on est ridicule, c'est plus supportable que la plupart des vêtements que j'ai amené. Pas de climatisation dans nos locaux, et même un tee shirt est lourd à porter. S'il y en a encore qui pensent que la profession de médecin repond à un code vestimentaire, ouvrez les yeux ! Le mois dernier, à Saint Georges, une institutrice me croisant sur le chemin du centre de santé me fit, surprise, cette reflexion :

-        Tu travailles en claquettes, toi !

-        Ben, toi aussi, non ?

-        Mais moi je suis pas médecin !

 

On touche au superbe. Les instituteurs s'habillent comme ils veulent. Les patients eux même sont en short et claquette, mais le médecin, lui, devrait sortir son costume d'apparat. On attend certainement de moi que je sois en costume cravate, avec une longue blouse blanche, et puis des jolies chaussures italiennes vernies. C'est un code d'un autre temps et d'un autre lieu. Par le passé, les médecins tout enrubannés de leur aura de notable tout puissant imposaient par leur tenue vestimentaire leur pouvoir médical. Les jeunes médecins des villes consultent maintenant en jean et polo, sans qu'on puisse remettre en question leurs compétences. Et la blouse, qui a son utilité dans des contextes bien précis, comme aux urgences de l'hôpital où nous sommes amenés à être en contact avec du sang ou des matières diverses et variées que nous ne tenons pas à retrouver sur nos vêtements de ville, devient absconse dès qu'il s'agit de médecine de ville, où l'essentiel est déjà que votre médecin se lave les mains. Notre rôle, en tant que généraliste, est d'être proche des patients. A chacun de s'adapter en ce sens tout en trouvant la limite qui permet de conserver la relation médecin-patient sans dériver dans le copinage de mauvais goût.

 

La première fois que je suis parti travailler en dispensaire, c'était dans le village de  Mtsapéré, à Mayotte. Je débarquais d'un remplacement à la Réunion. Je me suis présenté le premier jour en pantalon de toile et petites chaussures noires. J'ai tenu deux jours. Depuis, sous les tropiques, je consulte en short et claquettes et personne ne s'en porte plus mal.

 

Nous voici, Olivier l'infirmier et moi, en kalimbé, à Trois Sauts. La matinée a été calme, peu de patients se sont présentés, notamment une personne chez qui j'ai trouvé un abcès dentaire et qui nécessite des antibiotiques de manière suivie. Nous avons décidé de partir en visite.

 

Le temps de mettre ma petite sacoche médicale sur l'épaule, celle que j'avais dégotée dans un surplus des puces de Saint Ouen il y a quelques années de cela, kaki avec une jolie croix rouge dessus, et nous sommes partis. Le patient habite à peine à cinq minutes à pied, et quand nous arrivons, il est en plein travail de vannerie. Avec son père, ils sont en train de fabriquer une couleuvre, une sorte de long sac étroit dans lequel les femmes mettront plus tard le manioc. J'ai la satisfaction de constater que sa fièvre a chuté. Nous lui avons apporté son traitement et vérifions qu'il prend bien la première dose du jour. C'est à ce moment là que nous tombons dans le guet-apens du cachiri.

 

Nous aurions été à la Réunion, on nous aurait proposer un rhum arrangé. C'est un petit miracle d'ailleurs de réussir à obtenir avec une substance comme le rhum charrette, la marque réunionnaise qui serait nommée comme ça en raison de la tendance qu'on aurait à avoir de l'énergie pour tirer la charrette de canne à sucre ensuite, en un délicieux petit nectar aux milles possibilités de parfum. Il n'est pas toujours simple de refuser un rhum litchi qui a pris le temps, maître mot sous ces latitudes,   une année parfois, pour libérer ses arômes. Et pourtant, impératif des visites oblige, il faut savoir être raisonnable.

 

calebasse-copie-1.JPGMais là, je vous parle de cachiri, LA boisson amérindienne par excellence. Un mot sur sa fabrication vous éclairera davantage. Prenez du manioc, tubercule de la même famille que les pommes de terre et que l'igname, rapez le, machez le, recrachez le dans une grande bassine et laissez fermenter. En théorie, l'étape  où il est maché a disparu, il serait simplement pressé pour récuperer le jus, puis laissé à fermenter. Maintenant, quand on vous présente gentiment une grande calebasse généreusement remplie, vous demandez comment il a été fabriqué ? Moi non ! J'évite de réfléchir, et je bois. Le goût est … particulier. Encore une fois, comment décrire un truc pareil ? Ça pique sur la langue. Ça a un petit goût fumé, boucané, bien loin du lapsang souchong que les amateurs de thé connaissent ou de la robustesse tourbée d'un Lagavulin dégusté dans un fauteuil chesterfield. Pour résumé, je vous dirais ce que j'ai dit la première fois que j'en ai bu :

« c'est dégueulasse ! »

 

Légèrement alcoolisé, il faut en boire quelques litres pour en ressentir une ivresse relative. En ce qui me concerne, je pense que je le vomirais avant. Les indiens le boivent très bien. Apport occidental oblige, ils commencent à consommer du rhum ou de la cachaça de mauvaise qualité, mais à 3 euros le litre au Brésil, c'est une affaire en or, l'occasion unique de prendre une cuite économique et efficace, qui au passage brule tout de l'oesophage jusqu'au foie. On pensait avoir appris de nos erreurs du passé avec les indiens d’Amérique du nord...

 

Fier de moi d'avoir réussi à vider ma calebasse sans trop grimacer, je remerçie. Nous continuons. Visite de contrôle chez une petite vieille à dix minutes qui ne peut pas venir jusqu'à nous, et pour cause. Sur le trajet, posé entre les deux berges, un tronc d'une vingtaine de centimètres de large sur cinq mètres de long sert de pont, et enjambe un petit bras du fleuve. L'exercice de la poutre n'est pas ma spécialité, je n'ai jamais eu le talent de Nadia Comaneci, je me demande parfois pourquoi je m'embringue dans des histoires pareilles. Passé cet obstacle sommes toutes anodin, nous arrivons... en plein cachiri. Péripétie imprévue ! Nous voyons la charmante mamie qui ne comprend pas plus ce que je dis que je ne comprends ce qu'elle dit, son fils se charge de la traduction. Puis nous prenons congé. C'est le moment qui est choisi pour nous proposer de faire cachiri. « Oui ! Bien sur ! ». Un jeune homme nous tend à chacun une calebasse et nous sommes invités à nous assoir sur des petits tabourets rudimentaires en bois.

cachiri.JPG

 

Traditionnellement, les hommes et les femmes sont dans des carbets différents. Nous sommes assis avec les hommes. Les femmes sont plus loin, sous un carbet qui diffuse de la techno bregua, musique brésilienne remixée saturée de basse. Je suis assis, je regarde, j'absorbe.

 

Sous un abri en bois, nous sommes une quinzaine. Les jeunes sont assis côte à côte sur un banc de bois. Ils portent pour la plupart les vêtements de leur époque, maillot de foot du PSG ou du Brésil ( je ne prends pas parti, je n'aime pas le foot), tee shirt américain, short et baskets, Nike multicolores ou Rebook sombres. Leurs cheveux sont coupés court, dressés en l'air à grand coup de gel car ils le valent bien. Ils ont des petites pattes fines taillées en pointe qui leur descendent jusqu'à la limite inférieure des oreilles. A côté, les anciens, en kalimbé, torse nu, pied nu. Leurs cheveux sont lisses, la raie bien au milieu, et descendent jusqu'aux épaules où ils se courbent légèrement vers l'extérieur. Ils sont bien peignés. D'ailleurs, il n'est pas nécessaire de le chercher bien loin, leur peigne, il est souvent prêt à l'usage, dans leur cheveux, sur un côté de la tête. Un des hommes fait de la vannerie. Les discussions vont bon train, les rires fusent. Tout le monde est de bonne humeur. Je ne saisis rien de ce qui se dit. Tout est dit en Wayanpi. Mais ce n'est pas grave. Je suis là. Un des vieux joue quelques notes sur une flûte faite à partir d'un os long de je ne sais quelle bestiole. Puis il la passe à un autre ancien. Ce ne sont pas des premiers prix de conservatoire, mais les notes sont justes et claires. La flûte passe alors entre les mains des jeunes et je réalise que ce n'est peut être pas si facile que ça d'en jouer, en vue de leurs piètres performances. Mais les rires continuent d'éclater. Je n'ai pas oser demander à essayer. La prochaine fois ? Juste derrière nous une petite fille joue avec une sorte de mini clavier qui émet des mélodies de manière automatique quand on appuie sur les touches. Je reconnais « Ah vous dirais je maman ! » sur lequel je me suis ruiné les doigts petit lorsque j'apprenais laborieusement le violon. Merci Mozart ! Quelques femmes sont présentes. Pas dans le cercle. Autour. Elles sont debout, leurs enfants dans les bras, et sourient. Sur ma droite, un peu plus loin, à cinq mètres peut être, un feu. Dessus, une grande plaque de métal ronde de presque un mètre de diamètre sur laquelle une jeune femme en camisa tourne et retourne en permanence une sorte de poudre grossière avec une grosse spatule en bois. Elle prépare du kwak, l'autre grande façon de consommer le manioc. Il s'agit encore une fois de manioc rapé, séché plusieurs heures au feu. Il servira à faire des galettes grossières, comme une farine de tubercule, ou encore il sera mangé tel quel. Il en va pour le manioc comme pour les pommes de terre, plein de recettes et d'adaptations possibles. Personnellement, je le préfère en tranche, frit, avec du piment, à la mahoraise, et surtout, surtout, accompagné de brochettes surgrasses des « mama brochetti ».

 

J'arrive encore une fois à la fin de ma calebasse. Un des jeunes le constate, et prévenant me la reprend... pour m'en resservir une pleine. Cette fois c'est sur, si je la bois entièrement c'est la catastrophe. Olivier semble arriver à la même conclusion que moi. Après quelques gorgées, nous nous accordons pour effectuer un repli stratégique. De concert, nous nous levons et remerçions. « Iwoté!( merci) Alawilé ( à plus tard) » Nous faisons des efforts pour apprendre quelques mots d'usage courant, ce qui fait sourire nos hôtes.  Avec bonjour (waté) et au revoir (ikérahi), c'est encore un peu limité, mais il faut bien un début.

 

Au moment de partir, un jeune nous demande si on peut passer voir sa mère malade. C'est sur la route, il nous accompagne. Et nous débusquons une infection pulmonaire avec fièvre. Décidément, ça a été une bonne idée de sortir de notre bureau. Les gens n'ont pas le reflexe de venir au dispensaire comme les métropolitains consomment la médecine. La visite à domicile, souvent abusive en métropole, est pourtant une occasion extraordinaire d'aller à la rencontre de ses patients, de réellement connaître leur mode de vie, de prendre conscience des difficultés de chacun et de rester ouvert. Lorsqu'une personne est hospitalisée, elle est numérotée, déshabillée, anonymisée, digérée par le système  hospitalo-administratif mieux que dans un livre de Georges Orwell, pour être transformée de l'état de personne à l'état de patient. Un patient, c'est une phrase sortie de son contexte, extraite du livre qui compose sa personnalité, sa vie, ses affects. Rien d'autre ne compte que la science qui va étudier la maladie, en extraire l'essentiel, et l'éradiquer ou à défaut la soulager. Après tout l'hôpital est là pour ça, et le fait plutôt pas mal. La personne, c'est ce qu'on découvre quand on va vers elle, chez elle, au milieu de ses habitudes et de sa famille. C'est des hobbies, des passions, un métier, des drames, des joies, des couleurs, des chocs culturels. C'est la même différence que d'avoir un aquarium chez soi avec un nouveau poisson à observer, ou de plonger dans l'immensité de l'océan dans son monde à lui, un monde réel et pas reconstitué de toute pièce en fonction de ce qu'on imagine de lui ( vous savez, le scaphandrier en plastique au fond de l'aquarium). C'est le soignant qui se retrouve extrait de son milieu naturel, qui doit rester humble, observer, respecter, remarquer, rester discret et faire en sorte que ce qu'il a vu l'aide à améliorer sa démarche de soin pour ce patient et pour tous les autres.Une vieille plaisanterie médicale dit que «  le médecin s'occupe de la maladie, l'infirmier du malade ». Pour moi, ce n'est pas vrai. Je préfère imaginer que «  l'hôpital s'occupe de la maladie, les soignants de ville s'occupent du malade ». Sans le travail de première ligne des infirmiers et médecins libéraux, des réseaux de soins à domicile, l'état de bien être physique et mental préconisé par l'OMS comme définition de bonne santé serait bien plus dur à obtenir.

 

Thierry est médecin. Je l'ai rencontré à Lifou. Il venait d'arriver trois mois plus tôt de Polynésie où il a exercé quinze ans dans les Tuamotu pour le compte de la direction de la santé. Il vivait sur son bateau, un voilier en métal (parce que pour les tours du monde c'est mieux) de 12 mètres qu'il avait pu acquerir au début de sa carrière en travaillant en cabinet de ville en Bretagne, et sur lequel j'ai réussi à être malade en moins d'une heure par mer calme au jour de l'an ( non, je ne suis pas marin, je sais!). Nous n'avons travaillé que trois mois ensemble, mais j'ai appris beaucoup à son contact. Ce que j'appelle ses « histoires de chasse », anecdotes médicales dignes de figurer dans les épisodes d'une série médicale sous les tropiques qu'il reste à écrire, ont apporté une nouvelle dimension à ma compréhension de mon métier. Quand je suis arrivé à Lifou, nous étions trois médecin au dispensaire. Puis quatre, et plus tard, cinq. Nous avons pu nous réorganiser pour remettre en place des circuits de visite à domicile dans les tribus, impossibles à assurer à trois en regard de l'activité importante à gérer au centre. Thierry a « débusqué » une patiente au fond d'une case, parkinsonienne non traitée. Plus tard, il a intercepté un neurologue de l'hôpital en vacances sur l'île et l'a emmené la voir. Il a insisté auprès de la famille pour l'aider à la prendre en charge. Ni la famille ni la patiente n'adhéraient, habitués de longue date que personne ne s'occupe d'eux. Et les jours ont passés. La patiente s'est améliorée,son quotidien aussi, son rapport à sa famille également.

 

Le sourire ! Celui de la patiente, celui de son mari, celui de ses enfants !

 

Décidément, c'est un beau métier.

 

singe.JPG

La photo bonus, c'est un petit singe orphelin sur le bras d'une petite que nous avons vu en visite. Nous étions comme des gosses, nous n'avons pas résisté.

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