La femme du fleuve
Après un week end passionnant à emballer mes réserves alimentaires pour les deux mois à venir dans des cartons magnifiés par les sacs poubelles de cent litres scotchés tout autour afin d'éviter que la pluie n'en détrempe le contenu, il est temps de partir. La route est longue donc le réveil précoce. Dans un premier temps je pars de Saint Georges vers Saut Maripa par le même type de pirogue qui m'ammenait la semaine dernière encore à Oiapoque, pendant que mes bagages prennent la piste avec le reste du chargement à l'arrière du pick up du centre de santé. Les pick up ! Jamais avant de partir travailler en outre mer je n'y avais porté attention. Maintenant il m'est impossible de les ignorer. Autant le réveler les petites voitures n'ont pas la côte dans les îles. Jadis ces gros engins ont eu sans l'ombre d'un doute leur utilité sur les pistes de terre défoncées ravinées par les pluies torrentielles. A présent c'est un objet de valorisation sociale avant tout. Les populations locales désargentées sont prêtes à s'endetter lourdement sur des années pour se donner un vernis social. Je me rappelle plus particulièrement d'un caldoche ( blanc natif de Calédonie) vendeur de voiture qui se vantait de pouvoir « refourguer » n'importe quel pick up double cabine toutes options à un kanak soucieux d'avoir la plus grosse voiture. Au delà du prestige social, ces véhicules servaient à transporter toute la famille à l'arrière. Mais à cause des nombreux accidents de voiture, il est maintenant interdit de l'utiliser à cet effet. Malgré cette loi, mes collègues et moi avons eu plusieurs fois à intervenir sur des accidents graves allant jusqu'à quelque chose d'aussi idiot que le décès d'un jeune homme tombé de l'arrière du pick up conduit par un autre jeune sans permis ( mais pas trop alcoolisé).
Mais c'est par voie fluviale que je pars aujourd 'hui, je vous parlerais donc de pirogue. Celle à bord de laquelle j'embarque est une longue pirogue en aluminium, d'une largueur suffisante pour qu'on puisse s'y asseoir à trois côte à côte sans avoir l'impression d'être en classe éco sur air france ( autrement prénommée « la bétaillère »). Ce type de pirogue coexiste avec celles plus traditionnelles en bois. Ces dernières ne manquent pas de charme et glissent avec nonchalance sur l'eau quand l'alu aura tendance à taper contre l'eau en fonction de la vitesse. Plus résistantes au choc, elle ne risquent pas de s'éventrer contre une roche. Mais leur inconvénient reste leur consommation d'essence majorée en raison de leur poids, la pirogue alu fait alors prévaloir ses droits économiques.
Le chargement répond à un code « relativement » précis. Tout d'abord, à l'arrière se trouve le pilote. Expérimenté, il connait tous les sauts par cœur, et les grands détours incompréhensibles qu'il fait effectuer à sa machine sur le fleuve en saison des pluies peuvent donner l'impression d'une descente à ski en larges virages au chasse neige sur une piste bleu. A la saison sèche, la raison de son pilotage empli d'érudition autodidacte devient explicite lorsque nous louvoyons entre les rochers mis à nus, comme autant de pièges pour ces frêles esquifs. Exagération ? Le mois dernier une pirogue s'est retournée, laissant pour perdues les batteries prévues pour les panneaux solaires des logements des instituteurs à Trois Sauts.
Devant le pilote, le frêt recouvert d'une bâche bleu qui le protège de la bruine mais pas d'une pluie tropicale qui s'infiltre par les côtés et s'accumule en dessous. Devant le frêt, les passagers qui s'appuieront tant bien que mal contre les cartons pour somnoler lors du trajet. Et enfin, à l'avant, sa robuste pagaie de bois en main, le barreur, le premier à voir les dangers immédiats, celui là même qui aide un revirement de trajectoire du pilote par un solide planté de pagaie du côté où il veut réorienté la pirogue.
Ce jour là, nous sommes cinq passagers à bord. Olivier est infirmier et part avec moi à Trois Sauts, Benoit, l'infirmier avec qui j'ai été colocataire un mois à Saint Georges part lui pour Camopi, ma prochaine destination, Rodolphe est le logisticien du centre de santé, il a pour mission de monter un groupe electrogène de 650 kg jusqu'aux nouveaux logements en construction, et ce à la force de ses petits bras, en claquettes, dans une pente sous un soleil de plomb. Le mois dernier, il avait convoyé ce groupe à destination mais n'avait pu parcourir qu'une cinquantaine de mètres après des efforts aussi harassants que dangereux. Mais que voulez vous ! Un hélicoptère, ça coute cher !
Petit test de bon sens :
vous devez installer un groupe electrogène de 650 kg à 30 mètres du terrain de foot où se pose le SAMU d'habitude, et à 350 mètres (en pente) du fleuve. Le sol est fait de terre, et il pleut souvent. Vous avez pour vous aidez deux piroguiers brésiliens en claquettes et qui sont « non officiels » et un treuil. Il faut 4 jour aller retour en pirogue uniquement en trajet, contre deux heures pour l'hélicoptère.
Quelle solution choisissez vous ? La pirogue bien sur, moins chère, avec déchargement hasardeux et dangereux, et la nécessité de revenir 3 fois pour réussir à emmener le groupe à son emplacement final.
La dernière passagère est une amérindienne de Trois Sauts qui sort de l'hôpital. Nous profitons de la pirogue mensuelle du dispensaire pour la ramener. Dernière passagère ? Pas vraiment ! Un nourrisson d'une semaine était blotti dans ses bras. Elle avait accouché et rentrait à la maison. Toute grossesse en secteur isolé part pour l'hôpital de Cayenne à 36 semaines de grossesse. Pour rappel, l'accouchement dit « à terme » est à 41 semaines. Cinq semaines loin de sa famille, ça peut paraître injustifié voire cruel. Une grossesse n'est pas une maladie et un accouchement est dans la majorité des cas sans complication particulière. Mais le jour où vous vous retrouvez seul, isolé face à une femme enceinte qui a commencé le travail, ce jour là vous réalisez l'interêt, tous les interêts de l'hôpital. Le gros défaut des médecins est qu'ils ont trop, beaucoup trop d'imagination, et voient avec une facilité déconcertante les événements désagréables qui peuvent arriver à brève échéance, ce qui peut nous faire passer pour des Cassandre. Ainsi, tout le monde trouve mignon un enfant qui coure autour d'une piscine pour au final achever sa course par un superbe saut périlleux aléatoire et non maitrisé transformé en bombe dans l'eau du bassin. Moi, je vois l'enfant qui glisse et se fait une plaie du scalp ( et hop ! Une suture!) ou rate son saut et chute sur le cou ( et zou ! Un trauma cervical, amenez la minerve...). J'ai beaucoup de mal à me détendre au bord d'une piscine, et suis parfois sujet à quelques moqueries à ce propos. Alors imaginez une femme enceinte ! On rentre très facilement dans le jeu du « et si ? » Et si il se présente par le siège ? Et si le cordon est enroulé autour du cou ? Et si elle saigne ? Et si ? Et si ? L'arbre des possibles se déroule dans ma tête, avec toujours trop de ramifications à mon goût. Pourtant, il faut le reconnaître, la possibilité de faire un accouchement pour un généraliste est devenue de nos jours très réduite, et ces cas non programmés en médecine isolée sont en quelque sorte une chance, une opportunité de pratiquer un acte médical comme l'ont pratiqué avant moi des générations de médecins de campagne. Un accouchement pour moi, c'est comme croiser un requin blanc en plongée : c'est rare, on n'a pas vraiment envie que ça vous tombe dessus, quand c'est le cas, on se demande pourquoi on cherche à se mettre dans des galères pareilles, et quand c'est fini, on est ravi de s'en être sorti sans trop de dégats. Bon ! Pour le requin blanc j'attends encore. Et pour la femme enceinte, elle a accouchée, et elle est avec nous sur la pirogue. Nous sommes partis pour deux jours de trajet.
Premier jour. Nous partons avec trois heures de retard, sous un soleil de plomb. Un chapeau à large bord vissé sur mon crâne dégarni, de la crème solaire indice 50 étalée avec harmonie sur le nez façon couche épaisse de biafine, sans oublier de s'en enduire les jambes avec une régularité que ne désavouerait pas la SNCF, n'empêcheront pas que le soleil me saisisse entre ses rayons et me laisse la marque de sa chaleureuse affection sur la peau. Pendant les cinq heures de pirogue, je n'aurais cessé de chercher une position confortable, entendez une position qui permette de s'assoupir dix minutes, sans y parvenir réellement. La femme du fleuve est droite sous le soleil. Elle a retiré son tee shirt au départ de Saut Maripa, et porte juste sa camisa, sorte de pareo ceint autour des hanches et qui descend au dessus du genou. Elle porte contre elle son enfant, qu'elle protège d'une simple serviette contre l'agressivité solaire. Elle ne bouge pas. Elle ne geint pas. Elle ne parle pas. Elle donne le sein à son bébé et attend, impassible. Son regard n'est pas vide. Je n'y vois pas de tristesse, mais pas de joie non plus, pas de timidité, mais plutôt de la discrétion. Et la première journée se passe.
Nous passons la nuit à Camopi, village à l'entrée de la zone réglementée. Affamés et épuisés par le trajet, nous nous rappelons in extremis qu'il faut passer à la gendarmerie pour faire viser nos autorisations de séjour. J'y gagne un petit coup de tampon dans mon passeport à côté de celui fait à Amsterdam ( l'île des TAAF, pas en Hollande). Il commence à avoir des cachets sympatiques, mon passeport. Ensuite, la nuit arrive très vite dans nos têtes. Le temps d'accrocher le hamac dans le logement de passage et Morphée m'emmène, une fois de plus, dormir dans ses bras.
Deuxième jour :
Je me reveille. Il est 5h30.
Il pleut.
Nous avons 8 heures de pirogue devant nous.
Equipé de ma polaire et de mon poncho vert, le même que Bruce Willis dans « Incassable », je monte à bord. Olivier s'est couvert aussi. La femme du fleuve... est dans la même tenue que la veille. La pluie n'est pas forte, mais continue, le matin est frais et le déplacement de la pirogue qui file sur l'eau tranquille crée un souffle qui pourrait être agréable sans la présence non désirée de la pluie mais qui est dans le contexte complètement malvenu. A plusieurs reprise, nous lui demandons si elle va bien, si le bébé va bien. Elle nous répond d'un petit sourire et se retourne, le regard vers le fleuve. Le temps passe. Elle grelotte. Et ne dit toujours rien. Elle se contente de protéger le bébé...
Nous avons craqué. Nous lui avons passé un de nos ponchos et un pull. Elle les a pris sans discuter. Elle a couvert son enfant avec le poncho et enfilé le pull. La route a continué, comme avant. Quand je vois combien je suis moins bien depuis que je me suis découvert un peu, je me demande comment elle a fait. Je me demande comment nous avons fait aussi pour ne pas lui donner plus tôt. La difficulté de communication est un bon pretexte. L'égoisme une bonne raison.
Nous sommes arrivé à Trois Sauts mardi vers 14 heures. Nous sommes partis de Saint Georges lundi à 8 heures. Je suis épuisé. La chaleur, puis la pluie m'ont vidé de mon énergie. Je n'ai qu'une envie : accrocher mon hamac et dormir. Et elle ?