Mon voisin est raciste

Publié le par doc-en-stock

Et oui, ça peut arriver à tout le monde! Et on s'en rends pas toujours compte au premier coup d'oeil.

 

Il y a deux jours, c'était mon tour d'organiser un pot de départ à la maison. Comme la veille j'avais participé à une fête sympathique donc fatiguante du côté brésilien de cette vie, j'ai opté pour un comité réduit à l'équipe infirmière avec qui j'ai pris beaucoup de plaisir à travailler tout au long de ce mois. Ambiance " à la cool" avec une sérieuse compétition pour savoir qui profiterait du hamac suspendu à deux pas de la table sous la varangue. Ce soir là, jamais l'expression " qui va à la chasse perd sa place" n'a été aussi vrai. Je dois préciser que malgré le peu de participants à la soirée, il manquait de toute façon une à deux chaises, problème au final de peu d'importance si on considère qu'il y a toujours quelqu'un debout pour préparer les plats ou (re)servir un verre.

 

Ainsi donc la soirée se déroule fort bien dans une ambiance détendu et agréable, ponctuée par les plaisanteries parfois surprenantes de certaines participantes. Arrive le moment de faire les crêpes! Quelle belle invention, les crêpes. C'est certainement la seule recette que je connais par coeur. Tout le monde a son truc, moi, c'est :

-1 litre de lait ( moi j'aime bien avec 50/50 lait et bière)

-6 oeufs

-500 g de farine

 

Avec ça, les journées en cabane à Kerguelen entre deux observations de manchots se réchauffaient mieux qu'avec le radiant au gaz qu'on branchait dix minutes,et qui servait dans le même temps à sécher les chaussures de marche disposées à distance respectable ( ça fond sinon, si si je vous assure, demandez à la chef météo).

 

Vous n'imaginez pas la difficulté et l'imagination qu'il faut pour placer une recette de crêpe dans un article. Quoi qu'il en soit, ce soir là à Saint Georges, ce n'était pas ma recette, mais celle d'Elise, l'interne. Par contre une chose est sure, pour les faire cuire, il faut quand même, et ce n'est pas discutable, ou du beurre ou de l'huile, et celle à l'olive que j'ai dans ma cuisine ne semblait pas très adaptée. Il y a donc eu une opération commando chez les voisins pour requérir leur aide technique. En clair, il y a eu un programme d'échange " huile contre crêpe".

 

Je vous passe le temps de cuisson des crêpes, parce que là vous allez vraiment trouver que je fais du remplissage. Et pourtant...Il nous fallait onze crêpes. A la douzième, la bouteille de gaz a sobrement rendue l'âme. On ne va pas en faire un drame, il suffit de passer demain à la station service, et c'est réglé... Quelle station service?  Pour vous, chers amis, qui vivez au gaz de ville qui arrive directement des pipelines russes jusqu'à votre cuisine, ou mieux encore, chers utilisateurs du nucléaire qui mangez chaud en pestant contre le drame de Fukushima, voici comment on cuisine en zone isolée : à la bouteille de gaz. Premier dilemne, la bouteille est elle brésilienne ou française? Comment voulez vous que je le sache? Vous discutez avec votre bouteille vous? Bon, il s'agirait d'une histoire de couleur et de forme ( ronde et rouge pour les bouteilles brésiliennes). Dans ce cas, c'est simple, il suffit de passer le fleuve en pirogue, d'en acheter une à Oiapoque, et de la ramener illégalement à Saint Georges car non agréée, mais on ne va pas s'arrêter à ce détail quand même. Manque de chance, la mienne est bleu et tubulaire, française. Dans ce cas présent, la procédure devient sensiblement plus embêtante. Il faut la commander à Cayenne, et vous avez une chance de l'avoir dans les quinze jours ( je rappelle que Cayenne est à deux heures et demi de route) : facile! Je pars trois jours plus tard, donc je mangerais au restaurant ( vive la pizza).

 

Onze crêpes et demi plus tard ( comment vous appelez une crêpe cuite " à l'unilatérale"?), nous voici attablé, armés d'un pot de nutella. c'est le moment que mon voisin choisi pour nous rejoindre. Depuis que je suis arrivé, j'ai eu l'occasion de discuter avec lui, plusieurs fois, comme ça, autour d'une bière par exemple. Un garçon sympathique, un peu plus jeune que moi, il a l'air sérieux et pas de mauvaise compagnie.

 

C'est mystérieux comme les choses arrivent parfois, comme un cheveu sur la soupe, comme une pluie tropicale en pleine journée ensoleillée. C'est bien une douche qui nous a tous refroidi brusquement à cet instant. Ravi de la crêpe et de la présence d'un public féminin, voilà notre compère qui se met en tête de nous raconter trois blagues. Oui, oui, trois! Quelle idée! pourquoi ce nombre très précis dont le compte final nous montra qu'il y en avait deux trois quart de trop? Le voici lancé sur la première de la série. Je passe les détails de la finesse de son esprit. Je me contenterai de dire qu'évidemment elle n'était pas drôle, mais au delà de tout, elle était inutile, en tout point, un chef d'oeuvre de concentré raciste résumant à lui seul l'ininterêt total à lui porter. Un silence s'installe, surpris. Nous échangeons quelques regards entre nous, interloqués, alors qu'il enchaine sur la deuxième puis la troisième, s'enfonçant d'avantage dans la médiocrité la plus infamante. Il a certainement pris notre surprise et notre gêne pour un encouragement, mais je ne sais vraiment pas comment il a fait pour comprendre ça.

 

Se pose le problème : je n'ai pas réagi. Je n'ai rien dit. j'ai trouvé ses histoires minables et je ne lui ai pas dit. Pourquoi? Par lâcheté? J'aime à croire que ce n'est pas la raison, j'aimerai en être sur. Par souci de mettre fin à cet épisode stupide au plus vite, en évitant de renchérir au risque d'encourager une discussion dont je n'avais pas envie, afin qu'il parte manger à l'extérieur comme il l'avais prévu? Par surprise, trop interloqué pour réagir, moi qui suis si fier ( trop) de mon sens de la répartie?

 

Finalement il s'en est allé. Nous avons repris la soirée. Et je m'en suis voulu de n'avoir rien dit. Je n'écris par cet article dans un but rétroactif, pour me justifier. Je veux simplement écrire que ce que j'écris. J'ai laissé passer, et ce n'est pas bien.

 

Dans son formidable réquisitoire contre Le Pen dans le" tribunal des flagrants délires", Pierre Desproges posait la question:

-Peut on rire de tout?  ça dépend avec qui!

Je suis un fervent defenseur de la liberté d'expression et j'ai un fort attachement à l'humour noir et au cynisme. Les blagues médicales sont rarement du meilleur goût mais nous savons pourquoi nous les utilisons. C'est un exutoire pour évacuer la pression d'un métier difficile, et c'est bien évidemment du deuxième degré. Nous ne souhaitons pas aux patients ce qui leur arrive, nous nous battons quotidiennement pour que leur état de santé s'améliore. Pour Lewis Caroll, c'est l'absurde d'une situation qui permet de garder le contact avec la réalité. Le problème avec une blague raciste, c'est qu'elle n'a rien d'une blague et tout du racisme. Un jugement de valeur pris au premier degré et utilisé comme une assertion pour justifier son mode de pensée étriqué et erroné.

J'ai toujours été très embété avec la façon dont il fallait prendre l'humour ethnique. Prenez un spectacle de Jamel Debbouze, mettez ses propos dans la bouche d'une autre personne, et vous obtenez du racisme. On peut en dire autant de l'humour juif. L'humour ethnique est très délicat à manier car il sert avant tout à la personne qui l'utilise à mettre en avant les particularités entre deux cultures différentes pour les aider à se connaitre et s'accepter. Il ne doit pas être utiliser pour rejeter et catégoriser une personne ou une communauté.

 

"Rire avec" et non pas "rire de"!

 

 

Je ne suis pas raciste. Je suis contre le racisme. Chaque jour qui passe je goûte la chance que j'ai de rencontrer des cultures, des populations différentes qui m'aident à me resituer dans ce monde et à être ouvert à l'autre.

 

La prochaine fois, je réagirais.

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