Midwinter
Aujourd'hui 21 juin. Encore une fois je me retrouve dans l'hémisphère sud. Une nouvelle fois, ce n'est pas le début de l'été que je fêterais ce soir, mais celui de l'hiver. Sous ces latitudes tropicales, je ne risque pourtant pas de subir de chutes de neige. C'est comme ça! Les saisons sont inversées entre les deux parties du globe séparées par la ligne équatoriale. Le 21 juin, jusqu'en 2009, c'était surtout pour moi la fête de la musique. Je devrais plutôt dire "Faites de la musique!". Une des idées de base de cette manifestation était d'inciter les amateurs à se produire sur l'espace public, et donner envie aux gens de faire de la musique, d'apprendre un moyen d'expression incomparable qui permet d'échanger, de partager des sensations. Ah, le plaisir de flâner dans les rues au hasard des mélodies qui m'accrochaient le coeur! Comme une plongée dérivante qui m'entraine d'un groupe familial de jazz ( je n'aime pas le jazz, mais bizarrement là , c'est pas pareil), à un jeune rasta qui percute son Djembé dans un rythme inspiré de sa perception de l'Afrique. Des quatre copains " dans le vent" qui égrainent leurs compos rock post ado répétées dans un grenier aux murs tapissés d'emballage pour oeuf ( et oui! pour l'acoustique! vraiment, il faut tout vous apprendre) à la harpiste dont on se demande comment elle a fait pour amener son mastodonte jusqu'ici en même temps qu'on essaie de comprendre comment elle sort ces notes "lunaires". Avec le temps, j'ai l'impression que l'esprit change. C'est l'occasion de concerts mastodontes de musique jetable par des chanteurs à la mode jetables intercalés avec quelque légende de la chanson française ou quelque artiste international en tournée promotionnelle. Une normalisation de l'écoute! Et un retour à la passivité du spectateur, appelé à programmer cette soirée comme un consommateur plutôt que comme un acteur. Comble de l'ironie, on peut se faire un plateau télé " fête de la musique" sans sortir de chez soi, à l'opposé complet du concept de base d'échange et de participation.
Et puis, il n'y a pas que ça. La fête de la musique, c'est aussi le souvenir de soirées entre potes, parfois au coin du feu d'un barbecue organisé pour l'occasion, avec quelques guitares, des accords approximatifs et des titres de légende massacrés sans aucune pudeur. De toute façon, c'est connu, la musique c'est comme les langues étrangères, plus on boit, meilleur on est!
On peut dire ce qu'on veut, la fête de la musique, c'est quand même bien. Et ce soir, je la fêterais dignement. Pour trois mois, je me suis dis qu'il était inutile de partir avec ma guitare. Vu l'encombrement généré, ce serait beaucoup de bruit pour rien. Et puis j'ai craqué; Lors d'une balade à Oiapoque, je suis tombé sur une petite guitare classique, cordes nylon, de qualité très discutable, mais franchement pas cher. Alors pourquoi résister? Je ne sais pas, je n'ai pas résisté. Une inversion du sens des cordes ( et oui, gaucher!) et quelques accordages plus tard, je pouvais à nouveau massacrer les grands classiques.
Mais je ne voulais pas parler de ce jour que comme ça. Non, non, non! Depuis 2009, ce jour a une saveur particulière, une douceur amère empreinte de nostalgie. En 2009, j'étais à Kerguelen, dans les Terres Australes et Antartiques Françaises. Le 21 juin y marque le début de l'hiver. Ce jour là, comme dans toutes les bases antartiques et sub-antartiques du monde, toutes nations confondues, on fête la Midwinter.
La "Mid" comme on la surnomme est LA fête de l'année. Elle se prépare tranquillement des semaines à l'avance, puis de plus en plus frénétiquement à mesure de l'approche de l'échéance. Elle tombe en plein dans une période propice aux festivités. Avec la dégradation du temps et les rigueurs de la météo, les manipulations scientifiques en extérieur se font plus rares, on sort moins de la base. Elle est aussi au coeur de l'hivernage, certains sont là depuis dix mois, et partent deux mois plus tard. D'autres, arrivés en novembre, decembre ou mars avec le Marion Dufresnes auront encore quelques mois " de rabe". Mais tous vivent ensemble, et c'est pas facile tous les jours. Isolés du monde et toujours en groupe, avec des compagnons qu'on a pas choisi, avec qui ça se passe souvent bien, parfois moins, et quelques fois, carrément pas. Les tensions montent, les manques se font sentir, qu'ils soient affectifs ou bassement alimentaires ( c'est quoi une tomate?). Alors oui, cette fête de la Mid tombe à point nommée. En pratique, elle dure plutôt une semaine qu'une journée. L'activité professionnelle de la base se réduit au strict minimum, et même si certains ne peuvent s'arrêter, on fait son possible pour en limiter les conséquences. Des hivernants vont aider aux cuisines, les activités "dangereuses" sont réduite dans la mesure du possible. Les météos doivent quand même assurer leur relevé quotidien pour la métropole, les ingénieurs du CNES contrôlent l'activité des satellites, les marins responsables de l'energie sur la base veillent, l'armée de l'air assure les communications avec l'extérieur et les chauds-froids ( notre chauffagiste et notre frigoriste) s'arrangent pour qu'on ne manque pas de confort thermique. Bref, l'activité se réduit mais ce qui doit être fait est fait. Et la fête commence: une semaine de détente et de convivialité, partagée entre jeux sportifs en équipe, tournois de billard ou tennis de table, soirées western, projections spéciales au cinéma. Mais l'évènement de la Mid, c'est l'élection du OnzeKer. Explication : le chef de base de Kerguelen nommé par le préfet de TAAF, représente l'état français, et concentre de manière unique sur un territoire national de multiples pouvoirs. Il est à la fois représentant du préfet, officier de police judiciaire, a les pouvoirs d'un douanier, l'autorité d'un maire ( il y a eu par le passé des mariages sur base) et j'en oublie certainement. Beaucoup de pouvoirs pour un seul homme. C'est le chef de District de Kerguelen : le DisKer. Par un superbe jeu de mot que ne renierait pas Bobby Lapointe, une fois passée l'allusion des nouveaux à un disquaire, les hivernants choisissent, comprenez élisent, un disker de substitution pour la semaine, le OnzeKer ( qui succède en toute logique au Dix Ker). Et je parle bien d'élection avec campagne électorale en amont, réalisation de spots video, création d'une équipe de campagne, proposition de projets pour la Mid, débats en public, et bien sur l'election en deux tours pour choisir son candidat. Heureusement tout est pretexte à amusement et le délire le plus complet s'installe à tous les niveaux de cette échéance électorale. Vivent les coups bas et les propositions farfelus! Le processus de vote reste solennel avec isoloirs et carte d'electeur éstampillée du blason des TAAF ( je garde précieusement la mienne). Lors de mon hivernage, c'est Brigitte, une biologiste en mission ornithologique qui a gagné. Le OnzeKer a droit à sa first lady : Miss Ker. Si je vous dit qu'il y a quelques années encore les bases étaient exclusivement masculines, vous imaginez sans peine à quoi peut ressembler une éléction de Miss dans ces conditions. Je ne citerais pas le nom du vainqueur, brillant, forcément. Comme je ne peux pas vous raconter tout, absolument tout. "Ce qui se passe à Kerguelen reste à Kerguelen" dit on là bas. Donc par respect envers les hivernants et envers ce principe, je ne rentrerais pas dans les détails croustillants que tout un chacun espère toujours découvrir. Non, ce qui compte au final, c'est que la midwinter est un évènement caractéristique de la vie d'un hivernant de base antartique ou subantartique, pas tant pour la fête que pour le symbole, l'idée de partage qu'il ressort d'avoir vécu dans un endroit extrème de par ses conditions d'accès, de vie et d'isolement. La midwinter est le point d'orgue de l'hivernage.
Aujourd'hui je suis en Guyane. Ce soir, j'irais voir si des groupes locaux se produisent sur la place de Saint Georges, je gratterais un peu ma guitare de toute façon, pour le principe. En métropole, des hivernants de la mission 59 à Kerguelen, ma mission, préparent pour ce week end une fête de retrouvaille à l'occasion de la midwinter. Je n'y serais pas! Mais c'est en pensant à eux que j'ai écrit aujourd'hui.