Les traditions se perdent

Publié le par doc-en-stock

 

 

 

Début Aout, fin de mon remplacement à Trois Saut, le village le plus isolé de Guyane. J'ai eu l'occasion d'y vivre, un mois durant, une expérience nouvelle et inédite au sein de la communauté amérindienne Wayampi. Pourtant un frustration persiste. Au cours de ce bref séjour, je n'ai pas eu l'impression que la culture traditionnelle était très présente dans leur vie. Le chamanisme n'est plus que l'ombre de lui même. Il est encore pratiqué, mais les chamans sont vieillissants et ont de moins en moins d'emprise sur la vie locale, un peu comme des dieux antiques dont les pouvoirs s'affaiblissent à mesure que leurs adeptes diminuent. L'art traditionnel se résume à la confection de vanneries usuelles pour préparer la kassave et le cachiri, ou au tissage de porte-bébés. Les longues flèches à l’empennage en plume de aras se font de plus en plus pour les métropolitains de passage que nous sommes et de moins en moins pour la chasse, pratiquée non plus à l'arc, mais au fusil, des calibres 22 Baïkal de fabrication russe, rustiques mais faciles d'entretien qu'ils achètent avec leurs munitions lors de leur passage à Cayenne.

 

Je n'ai pas manqué de m'enquérir auprès de mes compagnons de cachiri, tout en partageant une calebasse de ce liquide si particulier à la base de la majorité des échanges sociaux ici, de l'existence de fêtes, de danses, de chants. Sans succès ! « Oui, il y a eu, il y a longtemps, mais on fait plus, ça ! » Pourtant, en juin, certains, une poignée, étaient partis à Paris dans le cadre d'une soirée ethnoculturelle. Ils se sont produits, spectacle de danse, devant une salle de trois cents personnes, un soir. Je n'ai pas réussi à en savoir plus, ni le nom de la salle, ni son emplacement, ni le contenu de cette soirée. Je m'étais fait une raison et préparais mon départ.

 

Mais les amérindiens ne vivent pas dans la même temporalité que nous. J'ai pu m'en rendre compte dans le cadre de mon travail avec la notion très relative d'urgence et d'horaires de consultation. Ils ne sont pas idiots non plus mais savent très bien faire les naïfs quand ça les arrangent, comme tout le monde, mais la barrière de la langue leur permet souvent qu'on leur accorde le bénéfice du doute. Exemple :

« Pourquoi tu n'es pas venue ce matin en consultation ? Pourquoi tu viens que maintenant ?

-oui

-comment ça ? Oui ? Ce MATIN ! Pourquoi tu n'es pas venu ?dis-je interloqué

-oui

-Yeywé ( traduction : matin), pourquoi tu n'es pas venue ?

-oui

-bon, rentre, je vais regarder ce qui se passe ! ( lassitude, je me suis fait avoir) »

 

Et pour ce qui est de s'organiser, ils sont encore plus imprévisibles que moi, ce qui n'est pas forcément évident. Les femmes de Trois Saut, dans un souci évident de sécurité maternelle et infantile, vont accoucher à Cayenne. Elles y sont envoyées par la pirogue mensuelle de l'hôpital, d'où l'interêt de bien calculer le terme pour ne pas à avoir à effectuer un accouchement en plein isolement. Pour avoir de la marge, elles partent vers 36 semaines de grossesse. Pour information, un accouchement se déroule en général entre 39 et 41 semaines. Une fois l'accouchement arrivé, il faut prévoir le retour en commune de la mère et du nourrisson. Un père qui ne voulait pas attendre la pirogue de l'hôpital qui pouvait ramener sa femme a souhaité aller la chercher. Simple en apparence. En apparence seulement. Car il faut savoir où il ira la chercher, Cayenne ou Saint Georges, à quelle date précise, pour programmer la sortie, et le cas échéant, prévoir un taxi pour emmener la mère de Cayenne à Saint Georges ( deux heures et demi de route). Tout ça doit être confirmé par mail à la secrétaire du pôle des centres de santé qui s'arrange du mieux qu'elle peut pour coordonner l'ensemble, sachant qu'il y a dix huit centres de santé répartis en Guyane, plus ou moins isolés, et tous avec leurs contraintes. Pour la patiente concernée, sur une semaine, le père a changé d'avis quatre fois sur le lieu de récupération ( Cayenne, Camopi, St Georges, Cayenne) et sur la date ( qui est passée de vendredi à samedi plusieurs fois). Ayant enfin convenu et confirmé avec lui d'une date et d'un lieu, j'ai pu envoyé les informations désirées par la pauvre secrétaire à Cayenne à quelques jours du retour. Et ?

Evidemment, il s'est présenté à Saint Georges, en demandant sa femme vendredi au lieu de Cayenne le samedi, ce qui a créé une panique au centre de Saint Georges qui ne comprenait pas de ne pas avoir été prévenu.

 

Ce genre de désagréments, broutilles administratives, arrive régulièrement et il suffit de rester zen. Sinon, l'ulcère vous guette. Je trouve à titre personnel beaucoup plus impressionnant de faire sortir un bébé de maternité  à J3 pour qu'il fasse deux jours de pirogue en plein soleil.

 

Aussi, vous avez compris que l'organisation du temps est très libre à Trois Sauts. C'est là que la bonne surprise intervient. Mardi deux Août, nous apprenons qu'une fête traditionnelle va avoir lieu, ici, à Zidoc, la partie du village dans laquelle est le dispensaire, demain mercredi trois Août. Après demain, jeudi quatre, je pars ! In extremis, je vais assister à cet événement local.

ronde

 

Et effectivement, ce mercredi là, dès cinq heures du matin, aux premières lueurs du jour, ça a commencé. Ça paraît idiot à dire, mais je n'ai jamais vu rien de tel. La danse en elle même n'a rien d'exceptionnelle. Le chef coutumier devant, tout le monde fait une sorte de chenille en tenant son prédecesseur par l'épaule. De leur main libre, certains tiennent une flûte rudimentaire dans laquelle ils soufflent, créant à eux tous une harmonie dissonante très particulière et pas vraiment mélodieuse. Et là, au rythme du chef coutumier, tout le monde avance, puis il recule, sans prévenir, et tout le monde suit, en se faisant surprendre plus ou moins. J'ai compté les pas, 4 en avant 2 en arrière, 6, puis 2 en arrière, puis... mais non, rien, je n'arrive pas à trouver une structure à leur cadence. Et ils tournent, ils tournent. Tout autour, le reste du village assiste, à l'ombre des carbets, et rient, joyeux spectateurs de la surprise des danseurs pris à contretemps. Bien sur, le cachiri coule à flot. À peine arrivé, trois femmes se sont succédées pour me proposer une calebasse. C'est mon dernier jour, je suis à une fête traditionnelle, hors de question de refuser. Les calebasses défilent tout le long de l'assistance, c'est aussi une très bonne façon de s'hydrater avec la châpe de plomb que le ciel sans nuage a décidé de nous asséné aujourd'hui. Les danseurs ont sorti leurs plus beaux atours. En plus du normal kalimbé, cette étoffe rouge retenue à la taille par une simple ficelle, il y a les couronnes en plume de aras, le maquillage noir pour certains, les bracelets, les ceintures de perle. Certains pieds nus, d'autres en claquettes et miracle de la modernité, quelques paires de basket sont visibles aussi.

danse du poisson

la danse du poisson

 

Alors oui, basique, la danse, c'est bien possible, mais ce qui permet d'en appréhender toute la dimension, c'est sa durée. Chaque séquence dure une dizaine de minutes, un quart d'heure tout au plus. Puis une pause bien méritée permet de se mettre à l'ombre et de boire une calebasse. Et la ronde reprend. Toute la journée. Toute la journée ! Jusqu'à la tombée de la nuit ! Ce jour là, ils ont dansé de 5 h du matin à 19 h. 14 heures en plein soleil ! Et pendant les pauses, il y avait la joie dans leur regard. La fierté aussi d'être ce qu'ils sont. Le plaisir, enfin de le montrer à des personnes extérieures. Ils m'ont gentiment permis de prendre des photos de ce moment rare. Pensez donc ! Plus de dix ans.

a-l-ombre.JPG

à l'ombre d'un carbet

 

Je n'ai pas assisté à tout. La veille du départ, il y a les affaires à finir de ranger, les transmissions à faire avec l'équipe de relève, même si le médecin qui a pris la suite connait déjà Trois Sauts, et puis aller se baigner une dernière fois à Roger, le petit village à vingt minutes de marche où les rapides dessinent un paysage enchanteur dont je vous parlerais une autre fois. Et encore un cachiri, forcément. C'est ce jour là que j'ai été initié au rite des fourmis piqueuses.

 

 

 

Les gens de Roger ne sont pas allés voir les danses. Ça ne les interessait pas.

 

À Zidoc, à l'écart de la fête, des jeunes sous un carbet sur le trajet du dispensaire m'ont proposé un cachiri. Je me suis assis cinq minutes avec eux.

«  Alors ! Comment vous trouvez les danses ? Vous n'allez pas les voir ?

-Nous, on aime pas ça, c'est vieux. On préfère le Hip-Hop ! »

 

Je leur ai parlé des danses bretonnes, des biguoudaines, de la bourrée auvergnate ( j'ai pas pu en dire beaucoup plus, je suis nul en danse traditionnelle), je leur ai dit que j'étais content d'assister à une représentation de leur culture avant de partir. On peut aimer le Hip Hop, ça n'empêche pas de savoir d'où on vient et d'en être fier.

 

En même temps que je leur parlais, je me suis rendu compte que moi non plus je ne me suis jamais précipité voir les danses traditionnelles régionales  en métropole. Pas terrible comme comportement pour donner des leçons aux autres.

 

 

Ben oui ! Les traditions se perdent...

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P
<br /> Putain après 1 mois à 3 sauts j'ai vraiment envie d'exploser leur groupe électrogène. j'en ai marre marre marre de leur musique brésilienne qui fait boum boum dans mes oreilles.<br /> si seulement ils pouvaient changer de CD. mais non depuis 1 mois c'est la même musique toute pourrie du soir au matin.<br /> <br /> <br />
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D
<br /> <br /> Et oui! Le bruissement des feuilles la nuit accompagné du chant des insectes n'apparait qu'aprèsle dernier litre d'essence utilisé par le groupe electrogène qui alimente le sound system du<br /> cachiri du jour... C'est cruel la modernité ( ou la modernisation c'est selon!)<br /> <br /> <br /> <br />