La petite bête qui monte, qui monte
Je ne voyage pas que pour les plaisirs du ventre. Le grand avantage pour un médecin qui passe du temps en outre-mer est de pouvoir observer in situ des maladies tropicales et parasitaires qu'il n'a eu l'occasion de croiser jusque là que dans les livres. Bien sûr, j'ai eu la chance de pouvoir faire mes études à l'hôpital Bichat à Paris, qui a plusieurs services centrés sur ces spécialités. Externe, j'ai pu faire un stage en réanimation infectieuse où une bonne partie des paludismes graves qui débarquaient de l'aéroport Charles de Gaulle venaient se faire hospitaliser, Les services de médecine tropicale m'ont aussi donner l'occasion d'apprendre à traiter concrètement autre chose que les rhumes.Et puis quand on traite une pathologie exotique, on voyage par procuration.
Est ce le fait d'avoir eu moi même le palu à dix sept ans au Sénégal qui a majoré mon interêt pour ce type de pathologie? Vous conviendrez qu'il y a meilleur façon de fêter sa réussite au bac. J'en garde un souvenir particulier. Sept kilos en trois jours, fièvre et tous les petits désagréments digestifs qui vont avec. Quand on a le palu, on ne l'oublie jamais. Quelques années plus tard, ce grand classique est tombé à l'examen de maladies infectieuses. De mémoire, il ne m'a pas été trop dur de retrouver les signes caractéristiques de cette pathologie. C'est aussi lors de mes études que j'ai découvert que j'avais été soigné de manière moins conventionnelle ( c'est à dire la méthode hospitalière) que je le pensais; Là, dans ma chambre d'hotel au lieu de l'hôpital, un médecin est venu me faire les premières injections intramusculaires, puis ce sont quelques touristes en vacance dans le même endroit qui m'ont gentiment fait les injections suivantes dans les jours qui ont suivi. C'est au Sénégal que j'ai découvert le jus de fruit de baobab, efficace contre la diarrhée mais immonde à boire non sucré.
L'éternel problème de la théorie et la pratique que je ne cesse de constater.Le plaisir d'être " sur le terrain" et de s'adapter avec les moyens du bord. A Mayotte, j'étais ravi de faire de beaux diagnostics de parasitoses digestives, vers variés dont je vous passerais cette fois ci les détails. Mais de toute les façons je n'avais en tout et pour tout traitement qu'un seul antiparasitaire possible disponible dans le stock du dispensaire. La décision quand au médicament précis à donner est beaucoup plus simple à prendre. Sur cette île française de l'archipel des Comores, j'ai vu mes premiers cas de lèpre. La première fois que j'ai entendu parlé de la lèvre, c'étais dans un film quand j'étais tout petit. C'étais dans Ben Hur. J'étais triste pour lui car sa mère et sa soeur avaient attrapé cette maladie, mais je ne savais pas du tout ce que c'était. Puis, à l'adolescence, on découvre les images de léproseries indiennes. Le choc des photos. Alors découvrir ça en vrai autrement qu'en livre ou à la télévision, et contribuer à la soigner, ça remonte le moral et rappelle pourquoi c'est pas mal d'être médecin.
Et puis les déplacements se suivent. En Nouvelle Calédonie, j'ai été confronté au dépistage du rhumatisme articulaire aigu. Cette pathologie rare en métropole grignotte les valves cardiaques d'enfants mal soignés d'une angine à Streptoccoque. Avec mes collègues, nous faisions la chasse au souffle cardiaque, avec des dépistages lors des visites dans les écoles. Le traitement consiste en une injection très douloureuse d'un antibiotique dans les fesses toutes les trois semaines jusqu'à 26 ans. Quand on commence à 10 ans...
En Polynésie, une campagne d'éradication de la filariose lymphatique s'étend sur plusieurs années. Cette pathologie communément connu sous le doux nom d'éléphantiasis ( c'est rassurant, non?) est dûe à un parasite transmis par un insecte.Une fois dans l'organisme, il va se loger dans les vaisseaux lymphatiques, y fait son nid et s'y développe. Celà provoque des " petits" problème de circulation lymphatique et au bout de quelques années, on se retrouve par exemple avec des jambes hypertrophiées toutes déformées. Donc une fois par an, les dispensaires distribuent à la population une association de médicaments pour éradiquer cette filaire. La nouveauté à laquelle j'ai participé était la POD : la prise observée directe. Afin d'améliorer l'observance du traitement ( l'observance c'est le respect de la prescription du médecin par le patient, ou dit autrement, pour être sur que le cachet est bien pris), le traitement est pris devant le personnel médical ou paramédical du point de distribution.
La forêt amazonienne est parfaite pour attraper une maladie tropicale ou deux. Outre le fait de rencontrer des patients porteurs de pathologies tropicales, le personnel soignant vit forcément exposé aux mêmes risques. Ici, il s'agit de la maladie de Chagas, ou trypanosomiase américaine, voisine de la maladie donnée par la mouche tsé tsé, du paludisme, de la leishmaniose cutanée entre autres.
Ne vous inquietez pas, jusqu'ici tout va bien.
Mais alors quel rapport avec le titre? Mon premier patient lors de ma première garde ici, à Saint Georges. Ce gentil monsieur a manipulé un peu trop de la boue qui a dû être souillé par des déjections canines. Une petite larve s'est glissé sous la peau et a creusé un joli sillon sous la peau le long du doigt. Le diagnostic posé est celui de larva migrans. Pas grave, désagréable, et avec quelques comprimés et de la patience, une vieille histoire. Mais une histoire quand même.