L'Abbé Grégoire et Victor Schoelcher
Aujourd'hui 10 juin est un jour férié en Guyane, comme le 22 mai l'est en Martinique, le 27 mai en Guadeloupe et le 20 décembre à la Réunion. Un jour férié flottant et qui n'existe que dans certains departements français, voilà qui peut paraitre original. Comme souvent, une lecture du passé permet une meilleure compréhension du présent. Retour en arrière:
1789: la Révolution Française. Jusqu'ici tout le monde suit. A l'initiative de l'abbé Grégoire et en application du principe révolutionnaire selon lequel " les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit" l'abolition de l'esclavage est proclamée le 04 février 1794. En 1802, Napoléon Bonaparte, Premier Consul et pas encore Empereur des français réautorise l'esclavage. Pourquoi? Certains disent que son épouse Joséphine de Beauharnais, créole ayant sa fortune aux antilles dans des plantations, aurait fortement influencé Bonaparte à ce sujet. Quoi qu'il en soit, la Paix d'Amiens signe le retour de l'esclavage dans les colonies françaises. C'est aussi à l'occasion de ce traité qu'est fixée la frontière entre la Guyane française et la Guyane Portuguaise, l'Oyapock étant un fleuve très contesté par chacune des deux parties. Au passage, si certains d'entre vous se sont comme moi demandés ce qu'il est passé par la tête de Bonaparte pour vendre la Louisiane française aux Etats-Unis en 1803, la réponse est justement dans le rétablissement de l'esclavage. La France n'étant pas à cette époque au mieux avec l'Angleterre, elle n'aurait pû défendre sa colonie américaine qu'en émancipant et armant les esclaves qui y travaillaient. Celà aurait créé un précédent "facheux" pour les colonies environnantes. Je suppose que le choix politique se révélait cornélien et que le plus simple était de " refiler le bébé".
A la décharge de Bonaparte Premier Consul, Napoléon Empereur supprime la traite des noirs " sans restriction" à son retour de l'île d'Elbe en 1815. Cette décision est renforcée par Louis XVIII au Congrès de Vienne sous l'impulsion des Brittaniques. Bien que la morale se fasse de plus en plus pregnante dans ce type de décision, ne soyons pas trop naïfs. Il est bien de rappeler que la Grande Bretagne a interdit la traite des esclaves en 1807. C'est donc aussi une décision économique destinée à mettre sur un pied d'égalité les concurrents européens.
Avançons un peu, nous voici en Aout 1833. Les Brittaniques sont les fers de lance de l'abolitionnisme et mettent fin à l'esclavage dans leurs colonies. En France, sous la Monarchie de Juillet ( 1830-1848), des lois successives sont votées pour améliorer les conditions de vie des esclaves. Un roi ne fait pas toujours des mauvais choix et Louis Philippe abolit l'esclavage sur les domaines royaux en Martinique, Guadeloupe et à Mayotte en 1846.
Enfin, nous arrivons à Victor Shoelsher, homme politique, qui sous la jeune seconde république est nommé sous-secrétaire d'Etat chargé des colonies et des mesures relatives à l'esclavage. Dans la foulée, il prend le 4 mars la présidence de la Commision d'abolition de l'esclavage. Et le 27 avril 1848 le décret d'abolition de l'esclavage est adopté.
Retour au début de cet article. Vous l'avez bien compris, les dates des jours fériés dans ces différents départements français correspondent bien sur à la date d'application du décret dans chacun de ces lieux. En métropole, il y a bien une fête en mémoire de l'esclavage ( le 10 mai), mais celle ci passe relativement inaperçue, et n'est pas chomée. Par contre, dans les départements ultramarins où j'ai pu exercer, ces fêtes ont une importance réelle et donnent lieu à des manifestations culturelles et des fêtes. Je l'ai découvert pour la première fois lors de mon premier remplacement à la Réunion. Je dois reconnaitre avec honnêteté que je n'avais jamais entendu parlé de Victor Schoelcher avant. La Polynésie n'a pas été marquée par l'esclavage, mais dispose tout de même d'un jour férié "spécial". Le 29 juin, nous fêtons l'autonomie.
Ainsi d'un endroit à l'autre, au gré du travail qui m'emporte avec lui, je découvre des pages d'histoire que je n'avais jamais lu avant. L'Histoire avec un grand H, dans les manuels scolaires n'est pas toujours très passionnante à étudier. Mais appliquée à la vie de tous les jours, rapportée aux évènements qui nous entourent dans notre quotidien, je la trouve tout de même beaucoup plus amusante, compréhensible et concrète.
En arrivant à la Réunion, j'ai découvert Schoelcher, mais les choses n'ont pas changées du jour au lendemain, et il a fallu plus de cinquante ans pour en arriver à ce qu'il a fait. Et ensuite? Il faut du temps en toute chose et comme disait Coluche " les hommes naissent libres et égaux, c'est après que ça se gâte"