Un pont plus loin
J'ai vécu un moment historique! Rien de moins. Et tout ça à peine arrivé à Cayenne. De très bonne augure pour la suite. Le 30 mai 2011, un pont a fait la jonction entre la Guyane et le Brésil. En 1997 le président Jacques Chirac rencontrait son homologue brésilien Fernando Henrique Cardoso. Il aura fallu 14 ans pour concrétiser ce projet. Un simple pont tendu au dessus de l'Oyapock. ça ne parait pas grand chose, mais ce n'est pas sans conséquence. Jusqu'à présent, pour se rendre à Oiapoque de Saint Georges,les pirogues étaient la seule possibilité. Dans une petite poignée de mois, on pourra se rendre en voiture de Cayenne à Macapa au Brésil.Au delà de cette échelle locale c'est un véritable pas en avant pour une route panaméricaine atlantique, d'autant plus que depuis 2003 la liaison routière entre Régina ( à mi chemin et Cayenne) et Saint Georges est établie( avant il fallait prendre un avion pour se rendre à Saint Georges. En théorie! Car en pratique, l'administratif risque de créer pas mal de petits problèmes de ce côté là. Aucun accord n'a été passé avec les assurances et une voiture française franchissant le pont vers le Brésil ne serait plus couverte. Idem dans l'autre sens pour les brésiliens. Le parking du pont peut accueillir des 35 tonnes, mais du côté français la RN 2 ne peut pas supporter plu que des 15 tonnes. Quand au côté brésilien, à l'heure actuelle, une bonne partie de la route de Macapa à Oiapoque est une piste, non praticable par temps de pluie de surcroit. Même si les brésiliens construisent vite, il faudra un peu de temps pour que les routes soient aux normes. Mais alors, la circulation des personnes entre Oiapoque et Saint Georges va au moins être facilitée? Rien n'est moins sur. Un magnifique complexe a été bati du côté français à l'intention de la police des frontières et de la douane. Toute personne voulant franchir le pont sera soumis à un contrôle. Et oui! L'espace Shengen n'inclut pas le Brésil. En Guyane l'immigration clandestine en provenance du Brésil et du Suriname est importante et le déploiement des différents services de police est conséquent sur les zones frontières. Pour l'instant la circulation journalière en pirogue entre les deux petites villes est dense, et il n'y a pas de contrôle systématique, même si l'arrivée des piroguiers à Saint Georges se situe juste en face du batiment de la douane française. Pour Oiapoque, il est toléré de ne pas se signaler aux autorités si on ne reste pas plus d'une journée. Mais attention au étourdis qui y passent la nuit sans se mettre en règle! L'autre grand avantage est évidemment la fraude. Les fumeurs français vont acheter leurs cartouches en face, mais on y va aussi pour y faire ses courses moins cher qu'au petit 8 à 8 de Saint Georges, pour y acheter de la viande brésilienne fraiche à 6 euros le kg ( mais attention, coriace la viande, il vaut mieux l'attendrir) ou des choses qu'on ne trouve sinon qu'à Cayenne à 3 heures de route, comme des ventilateurs, ou des hamacs. Et pourquoi pas de l'or? Les orpailleurs qui sévissent dans la zone le vendent aux bijoutiers locaux. Dans ce cas, il faut aimer les grandes croix en or bien jaune extrèmement discrètes pour peu qu'on soit un rappeur à la mode.
Tout ce petit commerce risque d'être mis à mal par l'influence policière du pont. Oserais je parler des prostituées brésiliennes qui passent tous les soirs le fleuve pour un bar bien connu de Saint George et pour le bonheur d'une certaine gent masculine? ( et non, il ne s'agit pas que des légionnaires).
Je ne peux m'empêcher de me poser une question d'ordre bassement géopolitique. Historiquement, les deux rives de l'Oyapock sont habitées par différentes populations indiennes. Parfois la même ethnie est distribuée des deux côtés du cours d'eau, comme c'est le cas pour les Wayampis. Aujourd'hui, alors qu'on affirme qu'on essaie de proteger le mode de vie de ces populations, on leur explique que maintenant certains d'entre eux sont brésiliens et que les autres sont français. Que chacun reste de son côté du fleuve et tout ira bien. Comment faire passer l'idée de frontière naturelle entre eux alors qu'après tout, une frontière est toujours un parti pris, un compromis, qui aurait pu être un fleuve plus loin ou une route plus prêt? Cela devient franchement amusant quand se sont des forces de l'ordre de métropole qui viennent faire respecter ces lois. Pour ceux qui sont allé à Mayotte, ils se rappeleront que la problématique est la même. Alors que l'archipel des Comores est un tout reconnu comme tel par les Nations Unis, la France a reconnu Mayotte comme française isolément des autres îles qui souhaitaient leur indépendance. D'où l'instabilité économique grandissante dans cette région et l'immigration clandestine galopante. Pour rappel, les Comores avaient voté pour leur indépendance. La France, au lieu de prendre le résultat global ( indépendance), a décidé de regarder les résultats île par île et a gardé la seule qui le désirait. Imaginez un référendum en France ou l'on appliquerait département par département le résultat au lieu d'une politique nationale!
Mais revenons en au pont. Il reste un superbe ouvrage d'architecture d'art. Avec 378 mètres de long pour 15 mètres minimum de tirant d'air ( espace entre le pont et l'eau en dessous) ce pont à haubans présente deux pylones qui culminent à 83 mètres de hauteur.
Petite anecdote : une lettre envoyée de Saint Georges passe par Cayenne, Paris, Sao Paulo et Macapa pour arriver au bout de quatre semaines à Oiapoque.
Première question : le pont va t il changer quelque chose dans ce domaine? ( les ecologistes apprécieront)
Deuxième question : mais pourquoi écrire une lettre pour Oiapoque?