400 kilomètres pour des courses
Avez vous déjà fait vos courses pour deux mois? Attention,je ne parle pas de faire de grosses courses, remplir le caddy pour être tranquille un certain tems, probablement deux mois. Non, non, non! Je parle de faire un ravitaillement programmé, pour être autonome deux mois, de façon à être sur d'avoir assez à manger, sans possibilité de retourner à un quelconque magasin pour le complément.
Je pars de Saint Georges dans huit jours. Ce lundi là, je prendrais la pirogue à destination de Trois Sauts. Deux jours de trajet pour deux mois d'isolement dans la forêt guyanaise au sein de la communauté amérindienne des Wayapi. Le premier mois, je serais basé à Trois Saut, le plus isolé des villages, le second, je serais à Camopi, limite de la zone forestière protégée par arrêté prefectoral et point de jonction entre les traditions et la culture Wayapi d'une part, et la vie moderne d'autre part.
Autant à Camopi, il est possible de faire quelques achats dans un "magasin" dont j'attends avec impatience de voir l'achalandage, autant je suis prévenu que je dois être autonome à Trois Sauts, village sans boutique où les indiens vivent traditionnellement de la chasse et de la pêche.
Me voici donc samedi matin parti pour Cayenne, en compagnie de Benoit, l'infirmier qui part en même temps que moi pour la même durée et la même destination mais dans l'ordre inverse ( Camopi puis Trois Sauts). Nous profitons tous les deux du véhicule de Maryse, l'assistante sociale qui doit remonter sur Kourou aujourd'hui pour une course importante. En l'absence d'un véhicule personnel, la seule autre possibilité de remonter est de prendre un taxico, un taxi collectif qui nous déposerais en centre ville. Pas le plus pratique pour des courses d'ampleur.
La route est longue. Elle serpente à travers la forêt sur 184 kilomètres. A mi course,un embranchement indique le village de Régina, un peu à l'écart. Puis le contrôle d'identité à Bélizon, halte obligatoire gardée par les gendarmes en tenue militaire afin de limiter le passage clandestin du Brésil jusqu'à Cayenne, qu'il s'agisse des hommes ou des marchandises. Une fois cette formalité remplie, on avale encore une petite centaine de kilomètres pour arriver à destination: Cayenne.
Cayenne! Cette ville est moche. J'ai cherché des manières plus élégantes de vous la décrire, mais au final, c'est le terme le plus adapté. De toutes les villes d'outre mer que j'ai pu arpenter, c'est incontestablement la plus triste, mal conçue, sale, et terne. Et je suis sur que vous allez penser que j'exagère. Non, j'affirme et soutiens mes propos. A la Réunion, Saint Denis est une ville moderne mais agréable et bien équipée, le Barachois en bord de mer permet de flâner en dégustant des bonbons piments ou un rougail saucisse aux roulottes, à proximité du centre et de ses boutiques, ses restaurants, son activité. Saint Pierre, au sud de l'île, plus "créole" d'après ses habitants, semble plus indolente, moins "métropolisée" et dispose de sa plage de bord de mer. En Calédonie, Nouméa est bien aérée, construite par les GI à l'américaine, faite de rues à angles droits. Elle semble spacieuse. La Baie des Citrons et l'Anse Vata participent au dynamisme de la vie diurne comme nocturne. Quand à Papeete, à Tahiti, c'était la ville qui jusqu'à présent me plaisait le moins. Très loin du mythe polynésien, je la trouve privée d'une grand partie du charme qu'on lui attribue dans l'inconscient collectif. Au fond, c'est surtout ça le problème de Papeete: l'image qu'on s'en fait avant d'y aller. En soit c'est une petite ville sub tropicale chargée par une circulation automobile plétorique avec toutes commodités, on s'y promène facilement en bord de mer dans un parc sympathique et familial, on y mange bien, très bien même, dans certains restaurants ( je ne saurais que vous conseiller "l'O à la bouche", un délice pour les papilles surtout après plus de 6 mois sans sortir de Bora Bora), un cinéma très pittoresque avec salle 3D passe les dernières nouveautés pendant que les spectateurs mangent des hamburgers avec leurs frites ( ça change du pop corn). Bref, Papeete est une ville pas désagréable à vivre, mais pas conforme au rêve polynésien. Pour ça, il faut quitter l'île principale. Et Cayenne! Rien de plus à ajouter aujourd'hui à ce sujet.
Pour ceux qui objecteraient que je ne vis pas à Cayenne, je réponds tout de suite que je n'ai pas vécu dans les autres villes non plus. Je résidais toujours à distance, dans des endroits plus isolés, qu'on qualifiera pour l'occasion de plus "typique" de l'image d'Epinal qu'on s'en fait. Mon impression délivrée correspond toujours à ma perception des choses à l'occasion d'un week end " en ville" ( moins pour Saint Denis). En ce sens, j'estime que mes comparaisons restent valables car superposables dans leur condition d'application ( ça doit être mon côté scientifique de l'analyse).
Revenons à nos courses, et notre première étape est le magasin "Chasse et Pêche". Benoit souhaite y faire l'acquisition d'un fusil de chasse. Surprise! Nous sommes en Guyane, seul département français où il est possible d'acheter une arme à feu en présentant simplement une pièce d'identité. Pas de permis de chasse! Pas de déclaration en prefecture en dessous d'un certain calibre! Sommes nous au Far West? Le voici avec en main un "douze" ( je pense qu'il s'agit du calibre, mais je n'y connais rien) de fabrication russe, un Baïkal rustique mais simple d'entretien en forêt, le même modèle qu'utilisent les amérindiens pour chasser. Car voilà l'alternative aux courses pour manger : chasser ou pêcher. N'ayant jamais tenu un fusil de ma vie et étant de base un bon citadin pas vraiment expert de la forêt, j'estime que je n'ai aucune raison de m'en procurer un, malgré les recommandations fréquentes en ce sens. Je ne tiens à pas être dangereux. Je me procure néanmoins du fil de pêche et quelques hameçons, à tout hasard. Exit pour moi la possibilité de me procurer de la viande par la chasse. En tout cas de manière directe! Il me reste la possibilité indirecte universellement reconnue : le troc. Les amérindiens sont friands de boites de conserve, et en particulier de cassoulet ( je ne peux pas leur reprocher, c'est tout de même un de mes plats favoris). Il est conseiller de partir avec quelques boites pour échanger avec un morceau de viande ou de poisson. Je me refuse par contre à acheter des cartouches de cigarette à bas prix au Brésil pour les utiliser comme monnaie, question de principe.
L'étape suivante: grand magasin. Il y a un supermarché Géant à Cayenne, et vu la somme que je vais y dépenser aujourd'hui, je regrette presque de n'avoir pas emmener ma carte de fidélité de métropole, j'aurais accumulé quelques "Smiles". Je constate que le principe des cartes de fidélité commence à poser problème. On ne sait jamais laquelle va servir à quel moment, et je ne peux quand même pas imaginer que je devrais avoir celle ci avec moi pour une mission en forêt guyanaise!
Trois heures! Passer de rayon en rayon, attentif aux promotions comme à la diversité du choix. Directement, j'élimine tout "le frais", yaourts, fromage, viande : trop compliqué à emmener. Priorité est donnée à l'alimentation en boite, facile à transporter, facile à conserver, complétée des classiques boites de riz format familial de 4 kilos et de quelques kilo de pâtes, incontournable ressource alimentaire. Sans rentrer dans le détail des courses, je me suis remémorré une semaine de marche à Kerguelen à faire le tour des cabanes le long de la péninsule Courbet. Avec Toni, un mécanicien, nous avions accompagné Florent le logisticien de l'IPEV pour faire l'inventaire des réserves alimentaires de chaque cabane, afin qu"il puisse à son retour sur base prévoir le ravitaillement nécessaire au bon déroulement des manipulations scientifiques effectuées dans ces cabanes. Jamais je n'ai vu, compté, référencé, trié autant de boites de ma vie. Pas la semaine la plus enrichissante intellectuellement de ma vie, mais une necessité car un petit groupe isolé une semaine ou un mois dans un module basique à 3 jours de marche de la base a besoin de pouvoir manger varié, et evidemment tous les jours. Sinon, le moral peut être mis à rude épreuve. Conserve ne veut pas forcément dire austérité et variété devient un maitre mot. J'en ai fait de même avec mes provisions. Bien sur, j'ai encore et toujours quelques habitudes alimentaires dont j'ai du mal à me défaire, comme la facheuse manie d'être incapable d'acheter mes boites de thon au naturel en quantité inférieure à dix ( le riz au thon avec des baguettes et du piment chinoix, c'est un vice?), mais pour le reste, j'ai fait des efforts.
Un caddy plein! l'alimentaire, mais aussi des piles pour la frontale ( lire le soir car pas d'electricité hormis un groupe electrogène et quelques panneaux solaires utilisés pour le dispensaire), les savons, liquides vaisselle, lessive, papier toilette ( honnêtement, vous savez réellement combien de rouleaux de papier toilette vous utilisez en deux mois?) et autres babioles. Pas un inventaire à la Prevert pourtant! Juste quelques courses.
Entre mes sacs et ceux de Benoit, la pauvre Fiat Punto déjà poussive qui nous ramène souffre d'avantage encore dans les côtes. Il y en a partout, Benoit à l'arrière est cerné par les boites de conserve. C'est moi qui conduit pour le retour. Si je freine trop brutalement, je crains qu'il se prenne une boite de compote de pomme dans la tête. Tant que ce ce sont pas les oeufs! Nous rentrons de nuit. Le trajet est plus lent, plus long, plus usant. La journée nous a vidé. La petite angoisse nait avec la question inévitable :qu'est ce que je n'ai pas pensé à prendre? Ce n'est pas grave. L'important est juste d'avoir ce qu'il faut pour manger, ça ira!
Il est une heure du matin quand nous rentrons enfin. Trois heures de route, après être passé dire bonjour à des connaissances sur Cayenne. Alors que le ti punch au rhum guyanais "la belle cabresse" sert aux retrouvailles, je marche au coca zero, ça n'a pas que du bon de conduire.
Entre le fusil et les grandes courses, nous aurons eu le temps d'aller piquer une tête dans l'atlantique, sur une plage( sale, couverte de canettes de bières) de la banlieue "chic" de Cayenne. L'eau était chaude, délicieusement salée, marron et opaque, le soleil présent se manifestait sur mon crâne. L'instant parfait! Détente! Rien que pour ce moment de relache, toute la journée se justifie.
Pour l'heure, les sacs sont par terre à la maison, il y en a partout. Il me reste la semaine pour organiser l'emballage en cartons étanchéisés par des sacs poubelles.
Aujourd'hui dimanche.
Repos