Une mission à Ouanary

Publié le par doc-en-stock

Aujourd'hui, je sors de Saint Georges, je sors du centre de santé que je m'obstine à appeler dispensaire, et je pars dans un petit village isolé à deux heures de pirogue vers la mer, le village de Ouanary. Un jour par mois un des médecins du centre s'y rend pour consulter. Le reste du temps, deux infirmiers se relaient six mois par an pour assurer une permanence des soins. Le reste de leur année, ils officient comme infirmiers libéraux à Saint Georges.

 

Quand on s'apprête à faire un trajet en pirogue sur l'Oyapock, il y a un minimum de préparatifs et d'objets dont il vaut mieux s'assurer qu'on a bien pris avec soi. Les lunettes de soleil évidemment, ce n'est pas vraiment un problème : ici, je les porte quasiment en permanence, le chapeau, mieux que la casquette car protège une zone plus large notamment le cou, la crème solaire, indispensable à cause de la reflexion du soleil dans l'eau, très traitre. On oublie rarement ce genre d'accessoires, mais l'autre effet indispensable est le poncho! Ce magnifique accessoire de mode est un incontournable, le must absolu à bord. Là, je sens déjà mes anciens compagnons d'hivernage s'offusquer et prêts à me rappeler que rien ne vaut la Goretex, avec pantalon assorti si possible, ou à défaut le magnifique pantalon de pluie en plastique bleu qui nous aura surtout servi pour que les oiseaux et les elephants n'imprègnent pas trop de leur odeur notre joli pantalon de manip'. Et bien je dis non! En resituant le contexte, à Kerguelen, on s'habillait pour marcher 4 à 9 heures sous un temps qui n'avait plus rien d'incertain grâce aux prévisions de l'équipe de Météo France qui nous régalait d'un bulletin quotidien d'information. Il fallait une certaine liberté de mouvement et un poncho, ça fait de la prise au vent. La fixation est aléatoire, alors que la Goretex bien ajustée, avec le bonnet les lunettes de protection et les gants ne laisse rien passer. Dans la pirogue, c'est une autre histoire. Tout d'abord la température est ici sensiblement plus élevée qu'à Kerguelen. Ma tenue de base est faite d'un short un tee shirt et une paire de claquettes ( des tongs! mais attention, ici on est à côté du Brésil, alors je porte des Havaianas). Ensuite, la météo est fluctuante à l'extrème avec des pluies tropicales plusieurs fois par jour suivies d'un soleil éclatant. Alors, le poncho en plastique vert se révèle parfaitement adapté à l'environnement. De la pirogue, on aperçoit le nuage menaçant vers lequel on se précipite. On a le temps de sortir son équipement de son petit sac, s'installer comme il faut et de glisser son sac à dos en dessous aussi. Une fois ce rafraichissement passé, en un tournemain, tout est retiré et on est à nouveau prêt pour attraper un cou de soleil sur le crâne.

 

Ouanary.JPGQuelques cascades vestimentaires plus tard, nous voici à Ouanary. Quand j'arrive dans un endroit aussi isolé, je me demande toujours comment et pourquoi il existe. Dans le cas présent, c'est Nathalie, la cadre infirmière qui m'accompagne, qui me donne l'explication. Il y avait un planteur de sucre de canne juste en face de l'emplacement du village. L'abolition de l'esclavage a été prononcée peu de temps avant la récolte de la canne à sucre. Pour ne pas tout perdre, le propriétaire a offert des terres en face de la plantations aux anciens esclaves, pour s'assurer d'avoir de la main d'oeuvre pour cette fameuse récolte. Les nouveaux citoyens libres ont alors délimités leur terrain en y plantant des manguiers. Ouanary était née. La plantation a disparue depuis bien longtemps, mais il persiste une centaine d'habitants dans un petit village isolé de tout, où l'absence d'activité économique entraine une désertification progressive par le départ des jeunes. Il en est de ce village comme des autres sites très isolés. On n'y nait plus, ou par accident, au grès d'une prématurité qui n'a pas permis de faire partir assez tôt la femme enceinte vers Cayenne. Il reste une centaine d'habitants, dont dix huit enfants scolarisés jusqu'en CM2. Ensuite, c'est le collège à Saint Georges, puis le lycée à Cayenne. Et après? Quelle raison un jeune adulte a t il de revenir dans son village? Comme me le disait une patiente ce jour là, quand on a fait des études pour devenir secrétaire, on va pas revenir pour travailler à l'abbatis ( "le champs, le potager"). Ouanary se meurt. En attendant, nous assurons notre mission de continuité de l'offre de soin. Ce jour là, avec Elise l'interne en stage à Saint George, nous avons vu une dizaine de personnes pour mise à jour de vaccins pour le principal. C'est l'occasion d'amener le ravitaillement de pharmacie à l'infirmier sur place, plus quelques objets plus personnels. Ainsi, bien emballé dans deux sacs poubelles scotchés, une dizaine de baguettes seront mises au congélateur et lui permettront d'avoir un peu de pain pour changer de l'ordinaire parfois terne.

 

Puis c'est le retour, au fil de l'eau, avec toujours d'un côté le Brésil et de l'autre la France, mais finalement que de la forêt. Parfois notre chemin croise celui d'un petit bateau en bois à l'apparence improbable et qui défie les lois de la flottabilité. Encore un peu de pluie ( poncho!) et nous voici rentrés. Un entracte dans la semaine! Quatre heures de trajets pour moins de quatre heures de consultation.

 

bateau

 

 

Ce soir là, j'ai croisé la sage femme de la PMI. Nous avons discuté cinq minutes. Elle m'a expliquée que ça faisait longtemps qu'elle n'était pas aller à Ouanary car la pirogue du Conseil Régional a été volée il y a quelques mois. C'est comme ça: le centre de santé dépend de l'hôpital, tandis que la PMI dépend du Conseil Régional. A Saint Georges, nous occupons des locaux voisins séparés par un simple couloir, mais par la grâce et la beauté des règles administratives, nous sommes deux structures bien séparées et ne travaillons pas ensemble. Une sage femme du côté dispensaire, une sage femme pour la PMI, qui n'échangent pas entre elles. Deux médecins côté dispensaire, un médecin côté PMI, qui ne font pas le même travail et sont chacun de leur côté. Je reviendrai dans un autre article sur les aberrations que ça entraine. Et pour Ouanary, pas la même caisse! Donc des missions séparées, et non mutualisées, et des dépenses de déplacement répétées et non optimisées. A la base, deux caisses différentes, mais au sommet, un seul payeur. Dommage! Tant qu'on peut continuer à assurer les soins à Ouanary...

Dispensaire

 

le dispensaire de Ouanary

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article