De la souffrance d'être gros
Je ne connais pas une personne qui peux se satisfaire honnêtement de son statut de gros . Ceux qui essaient de le faire croire se voilent la face et se mentent plus à eux même qu'à leur entourage. Il y a une facilité chez le gros à se complaire dans son déni d'une part, et d'autre part un orgueil ridicule, une fierté mal placée à vouloir assumer envers et contre tout son état physique. Car après tout, n'est il pas plus facile de justifier son obésité par un effort verbal somme toute modéré, grâce à l'usage de phrases types rodées avec le temps, que de lutter activement et physiquement pour en sortir. On retrouve alors un discours contradictoire dans lequel le gros arrive à associer des idées aussi diverses qu'incompatibles comme :
-ça va, je suis pas gros, j'ai des formes
-j'aimerai bien, mais il y a rien qui marche
-j'y peux rien, c'est génétique
-je me sens très bien comme ça
-le poids c'est des conneries, c'est des conventions sociales établies par les mannequins rachitiques des magazines de mode.
On retrouve alors de manière plus ou moins ordonnée le fil de sa pensée, et le parcours de sa renonciation.
1/ le déni.
Effectivement, il n'est pas facile de s'admettre gros. Et puis après tout à partir de quand est on gros ? On se rapproche du paradoxe du chauve : si un chauve est quelqu'un qui n'a pas de cheveux, mais alors pas du tout, une personne qui a UN cheveu sur la tête n'est elle plus chauve ? Si elle l'est, à partir de combien de cheveux estimera t'on qu'elle ne l'est plus ? Le problème de la perception de son physique semble assez similaire. Après tout par rapport à l'année dernière, je n'ai pris que 500 grammes, puis 1 kg( ou 2), en tout cas pas grand chose. A quel moment admettre que ça fait dix ou quinze ans qu'on raisonne de cette façon ? Oui mais je fais du sport. Enfin je suis un sportif. En tout cas j'en faisais l'année dernière encore, mais pour l'instant j'ai dû arrêter. Oui, c'est vrai, je bouge plus beaucoup ces temps ci mais je suis très pris par le travail. La dernière fois que j'ai fais du sport ? Dix ans ? Quinze ans ?
2/ la justification extrinsèque .
On admet être gros. A demi mot. Mais on l'admet. Car à partir du moment où on accepte l'idée d'essayer quelque chose, on sort du déni. On prend conscience. Douloureusement. Seulement perdre du poids, ou du volume, nécessite des efforts, et plus que tout cette chose que nous perdons de plus en plus facilement, de la volonté. Car admettre que rien ne marche implique forcément d'avoir essayer non pas une mais de multiples méthodes alimentaires ou physiques. Encore un problème. Essayer ! Combien de temps ? Quelle méthode ? Quelle rigueur ? Quelle efficacité ? Le grand maitre Jedi Yoda dans l'épisode de la « Guerre des étoiles » qui reste sans conteste un des meilleurs, « l'Empire contre-attaque », enseigne au jeune Luke Skywalker l'usage de la Force. Passage intense où Luke doit sortir son X Wing ( bon, c'est son vaisseau spacial pour ceux qui n'auraient pas vu Star Wars, mais bon ! Là, si c'est le cas, je suis pas très content et il est temps de s'y mettre!Sinon, moi, je peux rien pour vous!) du marais dans lequel il est immergé, et ce uniquement par l'usage de la Force.
Luke « Je vais essayer.
-N'essaye pas ! Fais le ou ne le fais pas , mais n'essaye pas ! Lui répond alors le petit bonhomme vert aux oreilles pointus ( pour ceux qui n'auraient pas compris, c'est Yoda. Bon, ça suffit, tout le monde devant la télé, et vous lirez la suite après!!!!!) ».
Voyez la difficulté ! Alors que Luke a comme mentor le plus grand maitre Jedi de la galaxie qui s'occupe de lui à plein temps, le gros est seul dans la grande, immense majorité des cas. Et je ne compte pas les cas où il a du monde « contre lui ». Le conjoint tendre et amoureux ( quel que soit son sexe) qui cuisine des bons petits plats et qu'on ne veut pas vexer. Les enfants avec qui on s'offre une pizza ou un gros burger avant d'aller manger des pop-corns au cinéma devant le dernier film d'animation de chez Pixar, le repas d'affaire au restaurant indien, la soirée video pyjama entre filles armées chacune de son pot d'Haagen Das macadamia. Et Luke a déjà du mal. Dans ces conditions, à essayer plutôt qu'à faire, il n'est pas très étonnant que « rien de marche ».
3/ la justification intrinsèque.
Ah !!! Quelle merveilleuse découverte que le génome humain. Chaque jour il révèle une nouvelle part d'inconnu. Il fait penser à la petite phrase de conclusion à la fin de chaque épisode de Star Treck « repousser les limites au confins de l'infini ». Et puis, il est très pratique ce génome pour justifier tout et n'importe quoi. Il est même surutilisé dans le domaine de l'obésité. Pour exemple un passage de l'excellent documentaire de Morgan Spullock « Supersize me ! ». Ce documentaire que je recommande chaudement, nous montre l'idée folle de ce jeune journaliste américain de manger tous les jours, à chaque repas, chez Mc Donalds, pendant trente jours. Le fil conducteur est amusant autant qu'il fait réfléchir et il y a matière à écrire et discuter rien que sur son sujet. C'est un moment précis que j'évoque pour l'heure : nous y voyons une jeune adolescente américaine, obèse, à côté de ses parents obèses, expliquer qu'elle aimerait bien perdre du poids, mais que dans sa famille, tout le monde est gros. Son père est gros, sa mère est grosse. Donc en toute logique, elle aussi. Bien voilà, il n'y a pas à lutter, c'est forcément génétique. Rien à voir avec leur alimentation par exemple, ce serait à coup sur idiot de penser ça.
Après tout, pensons y deux minutes, une bonne partie des blancs américains sont originaires d'Irlande, d'Angleterre, ou d'Italie. Je ne suis pas très fort en flux migratoires historiques aux Amériques, mais si je me réfère aux nombreux films que j'ai pu voir, entre les gens du Mayflower, les policiers et pompiers de New York, et la mafia de New York et Chicago, je dois pas être trop éloigné. Quand à la population noire américaine ses origines africaines sont incontestables. Question:La mutation des gènes est elle si rapide aux USA comparativement au reste du monde ? Je n'ai pas l'impression que l'obésité soit aussi importante en Europe et en Afrique. En un à deux siècles à peine, le génome a été modifié de manière à rendre un américain génétiquement gros ?
4/ le temps d'assumer.
Je suis gros. Et alors ? Dans ma vie tout va bien. Je suis un bon vivant. Mon poids ne me gène pas dans la vie de tous les jours. Je m'entends bien avec tout le monde, enfin pas tout le monde parce que c'est pas possible, mais je suis quelqu'un d'apprécié. Mon poids ne m'empêche pas d'avoir une femme qui m'aime. Mon poids ne m'empêche pas d'avoir un travail. Je me suis adapté.
Je me suis adapté...
Adapté !
Je suis maintenant convaincu d'être heureux comme ça. C'est comme ça que je suis. Après tout, si je perdais du poids, serait ce toujours moi ? Bien sur il y a ce que je ne fais plus. Mais ce n'est pas à cause de mon poids. C'est juste que je n'ai pas envie. Parce que courir après un ballon, quel interêt ? J'aimais ça avant, mais maintenant...
C'est vrai, quand je dois faire mes lacets, je dois m’asseoir sur une chaise, faire le premier, me redresser et respirer un bon coup parce que quand même, faire ses lacets, ça essoufle ! Et c'est bon, je peux m'attaquer au deuxième. Mais c'est quand même pas un drame. Et puis une astuce pour les gros : si vous vivez sous les tropiques, vous êtes toujours en tong, pas de lacet, encore plus de bonheur dans votre obésité. Oui, mais pour aller sous les tropique, il faut prendre l'avion, et c'est bizarre, très bizarre, mais qui a bien pu concevoir ces sièges débiles dans lesquels il est impossible de s'installer. A force de manœuvre, on s'y coince entre les deux accoudoirs. Dix heures de vol comme ça, ça va être bien. L'année prochaine mimine, on part en voiture en Espagne.
Oui ! Ce n'est pas moi qui ne colle pas avec mon monde. C'est mon monde qui ne colle pas avec moi.
Moi, je suis bien !
5/ L'excès
On sort carrément de l'adaptation pour rentrer dans l'intégrisme. Je suis gros et fier de l'être. Et les autres gros qui ne s'assument pas et ne rentrent pas dans la grande confrérie des « je suis fier d'être obèse ! » sont nuls car ils véhiculent une mauvaise image de nous, les gros. Je plaisante sur le sujet. J'ai le droit, je suis gros. Je me retrouve comme Cyrano de Bergerac, je m'empresse de faire rire de mon physique de peur qu'on m'attaque sur le sujet. Je fais rire de moi et j'en suis fier. Je suis le gros du groupe, le balèze. J'ai un statut dans la société, j'ai une place dans mon monde et je la revendique haut et fort. J'arrive même et sans vergogne à me moquer à outrance des maigres, ces autres qui n'ont pas réussi à avoir mon volume et ne peuvent connaître les joies de mon état. C'est d'ailleurs pour ça que je peux être si fier. Mon monde leur est inconnu. Je peux leur mentir, comme je me ment. Je ne me mens plus vraiment avec le temps, je suis convaincu de ce que je dis. Quand je me retrouve avec un autre intégriste comme moi, nous rions fort, solidaires, soudés, pour ne pas montrer les brèches dans la carapace, les failles dans notre système. Et ça marche. Grâce au politiquement correct de l'époque, on ne peux pas dire à un gros qu'il est gros.
Et puis tout le monde a le droit de vivre.
Et s'il est bien comme ça ?
S'il dit qu'il est heureux, c'est bon!
Heureux ? Sérieusement ?
Non mais ! C'est pas bientôt fini ?