Comme un fourmillement

Publié le par doc-en-stock

 

 

L'expérience Trois Sautienne vient de prendre fin avec ma prise de fonction à Camopi, village-frontière à l'intérieur de la zone guyanaise à accès réglementé par la préfecture, mais pas les récits que j'ai à en faire. Celui d'aujourd'hui parle de traditions et d'insectes.

 

Beaucoup d'évènements se sont déroulés à Trois Sauts les quelques jours qui ont précédé mon départ, j'ai dû faire un choix. Pas celui de savoir quelle partie vous raconter, mais celui de l'ordre dans lequel vous les lirez. L'article du jour s'est imposé de lui même, non pas de manière arbitraire mais en réalité parce qu'il m'a « marqué ».

 

Les traditions sont souvent étonnantes, pittoresques, cocasses, et de temps en temps douloureuses. Malheureusement il n'est pas simple de savoir leur origine et leur raison d'être. Celle ci par exemple. Est un rite de passage ? Une marque de courage ? Un simple jeu idiot ? Mais de quoi je vous parle ?

 

Les amérindiens sont extrêmement habiles de leur main en matière de vannerie, à but principal la fabrication d'objets usuels pour travailler à l’abatis ( le potager), en ramener ce qu'ils y cultivent comme le manioc, et pour préparer le cachiri. Ils ont aussi une façon originale de s'amuser. Ils tressent des fibres végétales entre elles pour obtenir un rectangle d'une vingtaine de centimètres sur dix. Puis, dans le maillage, ils insèrent des fourmis géantes. Je n'ai pas vu la fabrication en elle même et je ne comprends toujours pas comment ils arrivent à ce résultat, mais voilà ce que donne le produit fini.

 

 

fourmis recto

 

 

 

 

fourmi verso

 

 

D'un coté la majeure partie du corps des fourmis bien vivantes, et de l'autre... la partie arrière de leur anatomie qui s'agite en tout sens afin de trouver quelque chose à piquer. Car ces fourmis ne sont pas les inoffensives petites bestioles que vous trouvez dans votre cuisine quand vous oubliez de refermer le pot de sucre. Non, non. Celles ci, quand elles vous touchent, vous piquent avec vigueur et entrainent une joyeuse éruption cutanée au point de contact avec tous les agréments associés, douleur d'une aiguille, démangeaison, erythème.

 

Vous l'avez compris le jeu consiste à ça : Un tiers dispose la plaque sur une partie de votre anatomie au choix. Les petites bêtes, affolées par leur captivité, sentent un contact propice à une réaction de défense et réagissent en fonction, et font ce qu'elles sont censées faire, elles piquent. Et provoquent par la même une douleur vive, qu'on hésite à comparer, au choix, à la piqûre de petites aiguilles ou au contact avec des gouttelettes d'acide.

sur le front

 

Une personne normale confrontée à un stimulus douloureux cherche à faire cesser ce stimulus d'autant plus que l'agression continue et se multiplie avec le temps en raison de la forte proportion des fourmis à n'être pas synchrone dans leur attaque. Là, au contraire, les volontaires se maintiennent et tiennent le plus longtemps possible. Ce plus longtemps dépasse rarement les dix secondes à cause de la douleur.

 

Il ne semble pas y avoir de zone traditionnelle élective pour le « marquage ».Certains choisissent l'avant bras ou le torse comme d'autres le front. Pour ma part, j'ai choisi les épaules. Et oui, car au final comment résister à la tentation perverse d'une nouvelle expérience tordue et unique ? Après une première phase où j'étais totalement clair et en accord avec moi même, à savoir «  Jamais vous n'approcherez ce truc de moi !!!!! », la seconde de curiosité, grandissante avec le temps doublement concerné dans l'affaire ( le temps de voir les autres le faire, et le temps qu'il me restait avant de partir de Trois Sauts et donc le risque ou la chance, c'est selon, extrêmement faible que l'occasion se représente) a eu raison de la première.

fourmis bras

Edgar Poe décrit fort bien dans ses nouvelles certaines perversions, certains « vices » humains. Ainsi cette histoire de l'homme attiré compulsivement par la vide, qui s'y jette, ou cet autre qui a réalisé le crime parfait et qui ressent l'envie irrépressible de raconter son exploit, cette envie qui monte en lui et contre laquelle il lutte, jusqu'à courir dans la rue comme un fou pour finir par craquer en pleine foule en hurlant son méfait à la face de tous. Suis je atteint d'un symptôme identique ? La curiosité, c'est sympa et ça passe encore quand il s'agit de goutter des plats locaux non conformes à la morale en vigueur, mais qui font partie de la vie locale ( ben oui, ici, il n'y a pas de perdrix, il y a des toucans!), mais quand il s'agit de se faire mal, où est la logique ?

 

 

Mais après tout, est ce si éloigné du tatouage polynésien au peigne, ce petit outil fait d'aiguilles alignées trempées dans l'encre et avec lequel le tatoueur officie en tapotant avec un petit marteau sur l'instrument appliqué sur la peau du futur porteur de marques indélébiles représentant tout un pan de la culture polynésienne ? Cette pratique est réputée bien plus douloureuse que le tatouage classique et pourtant encore pratiquée fièrement par certains adeptes de cette culture. Au moins le tatoueur crée t il un motif. Là, chez les Wayampi, point de motif, juste des marques sans cohérence, au gré de la volonté des fourmis.

 

 

 

Au final, je l'ai fait. Sur les épaules, les deux en même temps. J'ai bien tenu mes dix bonnes secondes. Oui, ça fait mal, mais la douleur ressentie était moindre que la douleur imaginée de prime abord, majorée par la peur. Et puis j'ai eu de la chance, ce jour là, ce n'était pas les plus grosses fourmis...

 

 

C'était il y a 6 jours. Ça gratte encore.

passage à 'acte

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O
<br /> De même j'ai encore les marques ! Mais quel fierté ! ^^<br /> <br /> A+<br /> <br /> <br />
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